ART | CRITIQUE

The Other Way Around

PFrédéric-Charles Baitinger
@02 Juin 2008

Éclairant d’une lumière pâle l’espace quasi vide de la galerie, un néon dessine sur ses murs gris cette étrange formule: «I can’t explain it, and I won’t even try». Écho lointain d’un autre adage — «Ce dont on ne peut parler, il faut le taire» (Wittgenstein) — cette proposition résume l’enjeu de l’exposition: et si l’art ne relevait pas du langage, mais d’une expérience à faire ?

Chacune des œuvres de l’exposition «The Other Way Around» décline, à sa manière, le sens de cette proposition. Les œuvres de Damien Roach pour commencer, qui toutes reposent sur une même procédé (l’anamorphose). Et notamment son installation intitulée Mobil.
Composition d’objets (livre, briquet, crayon, rouleau de scotche), en apparence désordonnés, celle-ci se joue des déplacements du spectateur et garde, comme en secret, l’emplacement exact depuis lequel ses formes dessinent le mot «Mobil». Ironie mordante, le mot ici ne devient visible que si le spectateur s’immobilise; s’il fige son point de vue à un endroit donné et renonce, au moins pour un temps, à le faire varier.

Ce n’est donc plus le mot, dans cette installation, qui a un sens, mais l’expérience elle-même qui est éloquente: elle nous murmure, dans ses silences, que le monde ne se transforme en signe que dans l’exacte mesure où nous figeons notre attention; où nous réduisons ses appréhensions possibles à un seul point de vue statique.

Mais les conséquences éthiques de cette leçon, ce sont les œuvres de Jamie Shovlin qui nous les montrent. Confrontant les mots «comédie» et «tragédie», tous les deux écrits avec les mêmes types de lettres (empruntées à l’artiste américain Jack Pierson), il s’amuse à en détruire le sens au profit de la matière: absorbé par leur apparence, ce ne sont plus les mots que nous regardons, mais les lettres, (véritable trompe l’œil); et dans ces lettres, la ruine annoncée de toutes les valeurs.

Du rire aux larmes, du bonheur au drame, la différence est imperceptible — comme l’est celle qui sépare les deux exemplaires de l’ouvrage classique de J.K. Galbraith, American Capitalism: The Concept of Countervailing Power — quand bien même l’un d’entre eux ne serait qu’une copie en plâtre de l’autre.

Pour achever cette odyssée le long de la ligne ténue qui sépare l’expérience sensible de sa transcription dans le langage, nous n’avons qu’à nous laisser guider par l’œuvre vidéo de Benoît Broisat (Diary). Sans un bruit, nous y voyons défiler, sur deux plans différents, des images (tragiques) de guerre et des images de la vie privée. Cette superposition ne reflète-t-elle pas la juxtaposition des impressions sensibles que nous recevons du monde.

Mais ce serait là se méprendre et être dupe de notre langue. Car la vérité (du silence) voudrait ici que toutes ces impressions se mélangent, passent l’une dans l’autre et deviennent indiscernables. C’est donc que l’œuvre de Benoît Broisat désire nous montrer autre chose — à savoir : qu’à suivre le langage, nous ne pourront jamais faire d’une monde, qu’une expérience morcelée.

Damien Roach
Mobil, 2007. Matériaux mixtes. 36 x 84 x 20 cm
Verità, 2007. Impression inkjet, papier miroir. 21 x 29,7 cm
Untitled, 2006. Collage. 25,7 x 35 cm

Benoît Broisat
Diary, 2008. Dvd. 1 min

Jamie Shovlin
Untitled (Tragedie), 2008. Crayon sur papier. 56 x 76 cm
Untitled (Comedie), 2008. Crayon sur papier. 56 x 76 cm
Untitled (American Capitalism), 2008. Crayon sur papier, plâtre, une copie du livre « American Capitalism » de J.K. Galbarith. 18 x 11 x 1,3 cm et 25,1 x 17,3 x 3,5 cm