DANSE | CRITIQUE

Pina Bausch vue par…

PCéline Piettre
@04 Fév 2010

4 minutes pas plus, pour rendre hommage à Pina Bausch ! Telle est la règle du jeu imposée aux 30 artistes invités par José Alfarroba, directeur du festival Artdanthé. Ainsi, l’inauguration de la XIIe édition prend des airs d’oraison funèbre, aussi joyeuse qu’irrévérencieuse et diablement enivrante. Viva Pina !

Pour eux – les artistes réunis ce soir au Théâtre de Vanves – comme pour nous, Pina Bausch est un mythe. Elle a tracé dans la terre de nos souvenirs un profond sillon où se sont engouffrées pêle-mêle les émotions, parfois paradoxales mais toujours intenses, nées de la rencontre avec son œuvre. Et si sa mort récente en juin 2009 les fait naturellement ressurgir, José Alfarroba leur donne ici un cadre : un temps (deux soirées) et un espace (le Théâtre de Vanves).

On pourrait croire à une stratégie de communication idéale, vu le succès populaire et international de Pina Bausch, à une tactique de récupération commerciale, post-mortem, de l’image de la grande prêtresse de Wuppertal. Il n’est est rien. Ni dans la genèse du projet, élaboré il y a plus d’un an ; ni dans la forme, aussi anarchique qu’anti protocolaire, ni dans le fond, qui évite tous les atermoiements du panégyrique. Le spectacle ne se prend pas au sérieux et flirte parfois avec l’amateurisme – le final, sûrement fabriqué à la hâte, est digne d’un gala de danse ! Une spontanéité qui atténue la gravité de l’hommage tout en tissant un lien continu avec le public. Sur la longueur (3h dans sa totalité), elle en devient même jubilatoire.

C’est dans les premières minutes qu’Herman Diephuis cristallise toute l’émotion de la disparition. La scène, plongée dans une nuit opaque, retentit d’un Aria de Purcell, celui là même qui exprimait la douleur de la rupture amoureuse dans Café Muller. La musique ainsi désincarnée, superbe, résume à elle seule le tragique de la perte. Fantôme parmi les vivants, Pina Bausch renaît de ses cendres, se glisse à nos côtés sous les traits d’une mariée mécanique et endeuillée (Geisha Fontaine et Pierre Cottreau) ou transparaît dans les gestes outranciers de Thomas Lebrun. Même quand il ne s’agit plus d’elle, à peine évoquée par Yves Genod ou réduite à une existence phonétique chez Annabelle Chambon et Cédric Charron avec cette déclinaison hilarante et triviale du nom « Pina », elle reste discrètement présente…

Beaucoup, ce soir, passe de la citation à la dérision. Moqué, l’expressionnisme de la chorégraphe frise le grotesque. Ses tics scéniques (portés, robes longues et décors naturalistes), son style douloureux (répétition d’un même geste) alimentent des mises en scènes burlesques. Mais sous la caricature, toujours, se devine l’impact incommensurable que Pina Bausch a laissé sur cette nouvelle génération d’artistes, metteurs en scène et chorégraphes, français et étrangers. Et finalement, il n’est pas tant question ici de dresser un portrait, élogieux ou critique de Pina Bausch, mais de montrer ce qui nous lie à elle, cette mémoire collective où le réel se mêle à l’imaginaire. Sa mythologie plus que son vrai visage.