ART | CRITIQUE

Exquisite Corpse

PFrançois Salmeron
@29 Mar 2013

Créé en 1925 par les surréalistes, le «cadavre exquis» n’est pas qu’un jeu de composition poétique, puisqu’il s’est aussi décliné sous forme de dessins réalisés à plusieurs mains. «Exquisite Corpse» dévoile ainsi quelques œuvres pionnières de ce courant, mises en regard avec des créations contemporaines s’inspirant des principes surréalistes.

«Le cadavre exquis» est un jeu de composition littéraire et poétique mis au point en 1925 par Jacques Prévert, Yves Tanguy et Marcel Duhamel, dans leur maison de la rue du Château à Paris. La règle du jeu consiste à créer une œuvre à plusieurs mains, sans que les participants sachent ce que les autres ont posé sur le papier.
En fait, chacun écrit à tour de rôle un mot sur une feuille, suivant l’ordre sujet / complément / verbe, et le masque en effectuant un pli sur le papier. A l’arrivée, on déplie le bout de papier pour découvrir la phrase qui aura été composée. La première création suivant ce principe fut la suivante: «Le cadavre / exquis / boira / le vin / nouveau».

L’exposition «Exquisite Corpse» présente ainsi quelques dessins réalisés au crayon, datant des années 1930, qui reprennent à leur compte le principe de composition poétique de Prévert, Tanguy et Duhamel. Il en résulte des œuvres hétéroclites, juxtaposant divers éléments de manière cocasse ou incongrue. Chaque fragment se trouve en effet mis en relation avec des éléments qui ne siéent pas forcément avec son contexte de signification habituel. De ces rencontres, il résulte un sens nouveau, et le hasard, qui assemble des formes qui ne se seraient jamais télescopées normalement, se trouve au cœur même du processus de création.

On retrouve ainsi les signatures de Paul Eluard, André Breton ou René Magritte, auxquelles se mêlent quelques anonymes, assemblant notamment des corps d’animaux, ou de femmes difformes et décapitées. La question de la sexualité se trouve alors au centre des préoccupations surréalistes, de même que la libération de l’inconscient, ou la possibilité de trouver un autre régime de conscience que celui proposé par la raison.

L’originalité de l’exposition consiste dès lors à montrer l’héritage et la prodigieuse vitalité de ces principes surréalistes, et de voir comment est-ce qu’ils ont été accueillis, digérés et reformulés par les générations suivantes d’artistes, qui se lancent notamment dans la production de sculptures ou d’installations, et ne se cantonnent plus à la peinture ou au dessin.

Gilles Barbier, par exemple, détourne L’Œil cacodalyte de Francis Picabia, où celui-ci avait fait signer tous ses amis sur la toile. Désormais, ce ne sont plus tellement des autographes, mais des tampons provenant de diverses institutions, qui composent ce tableau résolument composite. Gilles Barbier soulève par là le problème de la signature et de la paternité de l’œuvre, comme avaient pu le faire auparavant les cadavres exquis, dont les auteurs sont multiples, et parfois même anonymes.

John Stezaker effectue quant à lui des photomontages, autre procédé cher aux surréalistes. Il recycle des «vidéos stills» qu’il superpose les uns sur les autres, créant des êtres hybrides, mi-homme mi-femme, ou apposant sur un portrait une carte postale de paysage champêtre. Alors, peut-on lire dans l’âme à livre ouvert? La vie de l’esprit peut-elle se comprendre comme un paysage intérieur?

On remarque également que Keith Tyson s’appuie sur le principe du recyclage. Tout d’abord, il réutilise des tableaux qu’il gratte et sur lesquels il peint de nouveaux motifs, faisant ainsi s’entremêler différents univers. Aussi, ses Studio Wall Drawings combinent une multitude de personnages difformes et inquiétants, avec des écritures, des mots peints ou des phrases disséminés sur la toile.

Les surréalistes, obnubilés par la survenue de l’étrange dans le quotidien, semblent bien avoir inspiré Pauline Curnier-Jardin. Sa vidéo Le Salon d’Alone rend compte de la solitude d’une jeune femme délaissée dans son appartement. C’est alors que les objets du salon s’animent, et entonnent quelques notes jusqu’à constituer un mini-opéra absurde, à l’humour décalé.

Au-delà de ces œuvres s’appuyant sur les principes du collage et de la juxtaposition, reprenant à leur compte les thèmes de l’identité ou de l’inconscient, et jouant sur le registre de l’étrange ou de l’absurde, on notera que bon nombre d’artistes présents dans cette exposition sondent la question de la sexualité et de la féminité. Tout particulièrement, ils semblent même écorner l’image de la femme, voire carrément la malmener.

Par exemple, dans A Crime is a Crime is a, le duo italien Vedovamazzei parodie non seulement le poème de Gertrude Stein A Rose is a Rose is a, mais présente une sculpture de buste féminin, dont le visage a littéralement été défiguré. Ce geste apparaît en ce sens comme un crime, mais encore comme une nouvelle réflexion sur la perte de l’identité.
L’univers composite de John Bock constitue des sculptures faites de bric et de broc (polystyrène, bouteilles vides, boites de bonbons, journaux) tout en édifiant des œuvres sulfureuses où la femme, notamment, est représentée comme une vache laitière. Hans-Peter Feldman, quant à lui, se définit comme un fétichiste collectionnant et compilant des photos de jambes de femmes (Legs), ou se moquant tantôt du culte de la beauté en présentant de beaux talons dorés remplis de punaises.
Théo Mercier tourne lui aussi en dérision les canons habituels de la féminité, à travers des collages exécutés à partir de jeux de cartes représentant des scènes pornographiques. Il délivre également un message transgressif avec Femme mariée femme voilée, où une statue africaine demeure cachée derrière un voile blanc.

Enfin, une toile d’Adam Janes, dont le style est assez proche de l’écriture automatique surréaliste, laisse apparaître une figure féminine décapitée, tandis que Niki de Saint Phalle, victime d’inceste dans son enfance, se sert du Château de Gilles de Rais pour trouver un exutoire à ce trauma, en bombardant de peinture les figures paternelles qui composent son œuvre, à côté de poupons et de têtes de bébé.