ART | EXPO

Evocateur

12 Oct - 17 Nov 2012
Vernissage le 11 Oct 2012

Cette quatorzième édition du Prix Fondation d'Entreprise Ricard, comme l'indique l'énoncé de sa mission, rassemble des artistes sur la base de critères préétablis tels que «français ou travaillant en France», «de moins de 40 ans», ou encore «émergents», en vue d'apporter une reconnaissance à quelques uns, et un prix à un heureux lauréat.

Mathieu Kleyebe Abonnenc, Bertille Bak, Katinka Bock, David Douard, Louise Hervé et Chloé Maillet, Emilie Pitoiset
Evocateur

Bien trop souvent, on attend de l’œuvre d’art qu’elle porte pleinement et de façon autonome son propre sens, qu’elle agisse — notamment sur nous — de l’intérieur de ses frontières distinctes, que celles-ci soient spatiales, conceptuelles, temporelles. Ceci a fréquemment pour résultat une attention minime à toutes les histoires qui font l’arrière-plan de la réflexion de l’artiste sur l’objet: film, performance, sculpture, installation ou photographie. Les récits, histoires, indices ou même les mensonges qui précèdent, et parfois même excèdent l’œuvre d’art sont ignorés ou, au mieux, considérés comme secondaires. Comment, dès lors, classer les œuvres d’art qui évoquent davantage qu’elles n’affirment, hantent plus qu’elles ne décrètent, déstabilisent plus qu’elles ne rassurent, ceci à partir de positions qui se situent à l’intérieur comme à l’extérieur des contours nets de l’œuvre d’art elle-même?

Il est toujours facile d’expliquer pourquoi certains artistes en sont exclus, les critères et les lignes directrices étant ce qu’elles sont, mais il est plus rare de pouvoir justifier de manière adéquate pourquoi certains ont été sélectionnés et pas d’autres. Les critères tendent à donner une apparence d’objectivité aux processus de sélection, mais tout l’intérêt de la conception d’une exposition, et généralement des activités artistiques, est d’accepter et de bouleverser à la fois les règles qui y président pour en atteindre, en révéler ou en subvertir la logique d’organisation. «Évocateur» propose donc un rassemblement de jeunes artistes satisfaisant aux critères de l’exposition, mais aussi à un autre, plus nébuleux: chacun d’entre eux a montré qu’il ou elle pouvait nous enchanter par un résultat tangible, «l’œuvre d’art». Par contre, ce qui a mené à ce résultat est tout aussi pertinent du point de vue de leur langage artistique: la recherche, aussi excentrique et idiosyncratique que sophistiquée, le processus de réflexion et le ricochet des idées, qui sont en partie un moyen pour ces artistes d’aboutir à la construction de l’œuvre d’art, sont dans chaque cas aussi féconds que cette œuvre elle-même. Le latent et l’arrière-plan, tout autant voire plus que le concret et le visible, sont les courants sous-jacents qui portent leur travail.

De la recherche minutieuse dans les archives et les explorations de la rhétorique coloniale qui façonnent de nombreux projets de Mathieu Kleyebe Abonnenc à l’observation et la construction des relations humaines, parfois sur le long terme, qui sont à la base des récits filmiques de Bertille Bak, du matériau allusif et des interactions spatiales au fondement des objets de Katinka Bock, aux références à la pop-culture apparemment infinies et divergentes qui sous-tendent les installations multiformes de David Douard, de la recherche quasi archéologique et des histoires particulières sur lesquelles s’appuient les films, les performances et les objets de Louise Hervé et de Chloé Maillet, aux personnages et aux rituels — habituellement fictifs — qui hantent les objets et les performances d’Emilie Pitoiset.

Chacun d’entre eux crée des œuvres d’art qui excèdent leur forme tangible et définitive. Aussi différents que soient les pratiques des artistes réunis dans l’exposition et aussi éloignés que soient ces derniers les uns des autres en termes de sujets, de supports ou de préoccupations formelles, leur présence en un même lieu constitue une expérimentation sur ce que cela peut signifier pour une exposition d’avoir notamment pour caractéristique déterminante d’éviter de donner à voir dans les objets exposés un tout, ou sa propre fin.

Elena Filipovic, juin 2012