ART | CRITIQUE

Deaf, From The Audible To The Visible

PEmmanuel Posnic
@12 Jan 2008

Parler de musique sans la bande-son, tel est le parti pris osé de Frank Elbaz sur cette exposition sobrement intitulée "Deaf". Comment la musique peut-elle générer autant d’images, d’objets et d’attitudes qu’elle produit de sons. Vaste paradoxe de la culture pop, quand le détournement, le pastiche, ou simplement l’appropriation d’une œuvre, remplace ou dépasse l’œuvre en question.

Parler de musique sans la bande-son, voilà le parti pris osé de Frank Elbaz sur cette exposition sobrement intitulée «Deaf» (sourd).
«Deaf. From The Audible To The Visible», pour le titre exact, ou comment montrer à quel point la musique peut générer autant d’images, d’objets et d’attitudes qu’elle peut produire de son. Vaste paradoxe de la culture pop, quand le détournement, le pastiche, ou simplement l’appropriation d’une œuvre, remplace ou dépasse l’œuvre en question.

Frank Elbaz y réunit dix artistes de nationalité différente pour plonger dans cet univers musical, principalement dans la mythologie rock, la plus à même de nourrir encore le regard contemporain après avoir consumé celui des générations précédentes.
Christian Marclay fait figure de modèle pour saisir les nombreux rapprochements qui agitent aujourd’hui le monde de l’art et de la musique. Ce digne successeur de Warhol et des exercices du groupe Fluxus montre une pièce totémique, placée en recul par rapport aux autres et, surtout, réifiant à travers une composition presque religieuse la fascination exercée par les pochettes des vieux vinyles (on est très proche du vitrail dans la distribution des couleurs, très proche de la Croix dans la disposition des images).
Le mythe rock croise le religieux qui lui-même se noie dans la suggestion érotique: c’est ce que pourraient laisser entendre cette bouche entrouverte et ces chaînes qui se nouent (Music, From the Series «Mask»).

Le rock associé à l’érotisme et à la figure religieuse: les travaux d’Agnès Thurnauer, de Meredyth Sparks ou de Rainier Lericolais cultivent cette ambiguïté. Mais ces derniers y ajoutent une note plus intimiste, une forme de vision des événements a posteriori.
Comme le fait Marclay, Agnès Thurnauer réactive des pochettes et des figures cultes du rock des années 60-70: elle les repeint sur toile, leur conférant ainsi une autre stature, cette fois-ci plus figée, plus «muséifiée», du coup plus rangée, tout à la fois datée (les visages de Lou Reed et Mick Jagger sans les dommages du temps) et, par le biais du passage des générations, totalement réactualisée et déifiée (The Records My Son Is Listening To, At The Same Age I Used To Listen To Them Too).
Meredyth Sparks s’empare des affiches, des pochettes et des revues rock pour les modifier légèrement, barrant les visages, masquant les formes à l’aide de bandes d’aluminium ou de paillettes couleur argent. On ne reconnaît personne, encore une fois l’usure du temps, mais l’essentiel est dans cette réappropriation individuelle, frénétique, voire fétichiste, par le brillant, l’artifice, la lumière comme une mise en abîme de la star-attitude (Untitled).
Rainier Lericolais capte à sa manière cette mémoire collective. Il pointe sur la nostalgie de ces visages, ceux de Christophe ou de Johnny Cash qui implacablement se diluent dans le flux d’images de l’histoire contemporaine comme peuvent se diluer sur sa toile les traînées de son pinceau gorgé d’eau.

La star, ange ou fantôme planant au-dessus du rock, au-dessus des nouvelles têtes d’affiche, frôlant encore les lieux et les objets qui portent sa marque. Rainier Lericolais accompagne l’exposition avec des sculptures en bois ou en carton, fac-similés bricolés des instruments ayant appartenu à de grandes figures de la musique (Sans titre).
Il dresse ainsi des monuments fragmentaires en hommage au culte, comme peut le faire Peter Coffin et son tronc d’arbre vidé et transformé en discothèque de poche (Untitled) ou Saâdane Afif avec ses sculptures intitulées Babel 1, 2 et 3.
Véritable déférence envers la culture rock, Afif compose ses sculptures-monuments avec des empilements d’enceintes en carton qu’il emprunte autant au style constructiviste (on pense à la maquette du projet de Monument pour la IIIe Internationale de Tatline ou à la Tribune de Lénine réalisée par Lissitzky) qu’à l’emboîtement un peu arbitraire des jeux de Lego.

Une déférence respectueuse mais quelque part un peu moqueuse. La grosse caisse de Davide Balula, où la peau du tambour est remplacé par un miroir brisé, en dit long sur la critique du mythe de la star, sur son narcissisme forcené (le miroir) et sur nos fantasmes manqués d’identification (Echo Kicked Drum murD dekciK ohohE).
Un recyclage d’icônes plutôt qu’une réappropriation finalement: le travail de Kelley Walker vampirise l’objet culte de toute la génération d’ados des années 70 (le tourne-disque) en le saturant de couleurs et de lignes dynamiques (Marantz Model).

Les pièces de Kaz Oshiro plaident pour la même distanciation: elles utilisent le vocabulaire de l’imagerie rock en situation c’est-à-dire l’enceinte posée au sol (Fender champ #3), le sticker façon Easy Rider collé sur le meuble en formica de la cuisine (Wall Cabinet #9). Sauf que tout ceci n’est qu’une illusion. Nous ne sommes pas devant un ultime acte duchampien mais devant une peinture sur châssis transformée en sculpture, ou mieux en coquille vide, singeant avec ce décalage amusé, mi-nostalgique mi-critique, les grandes heures passées de la rock and roll attitude.
Les derniers mots sont pour Marcelline Delbecq qui scande un Music Says All. La musique dit tout en effet, avant même que l’on entrevoie la première note. Elle subjugue par sa capacité à mobiliser les forces de l’imagination, par sa manière de s’identifier aux objets et de coller à la source de notre culture contemporaine.
Le propos de l’exposition est à l’image de notre rapport au mythe rock, partagé entre la fascination mémorielle et la critique du phénomène. Une exposition qui, sans prendre de position définitive, sonne plutôt juste.

Peter Coffin
Untitled (Log with Model of the Universe), 2005. Tronc d’arbre et spots. 76 x 76 x 152 cm.
Untitled (Antilope, Guitar), 2004. Impression digitale. 67 x 98 cm.
Untitled (Ci, Tsadai), 2004. Impression digitale. 55 x 80 cm.
Untitled (Columns, Door, Bee), 2004. Impression digitale. 61 x 89 cm.

Kaz Oshiro
Fender Champ #3 (Maggots), 2006. Acrylique sur toile. 41 x 43 x 18 cm.
Wall Cabinet #9 (Pink Eagle), 2006. Acrylique sur toile. 38 x 76 x 31 cm.

Kelley Walker
Marantz Model 6300 with Yellow Stripe, 2004. Poster couleur et CD-Rom. 81,3 x 119,4 cm.

Saâdane Afif
Babel (Deep House), 2006. Carton peint, plastique transparent. 43 x 12 x 9,5 cm.
Babel (Lounge), 2006. Carton peint, plastique transparent. 39 x 16 x 7 cm.
Babel (Acid House), 2006. Carton peint, plastique transparent. 39 x 18 x 8 cm.

Christian Marclay
Music, série «Mask», 1992. Pochettes d’albums et fil de coton. 189,2 x 94 cm.
Dig the Night, série «Body Mix», 1992. 2 pochettes d’albums et fil de coton. 61,6 x 32,4 cm

Davide Balula
Echo Kicked Drum murD dekciK ohcE’, 2006. Percussions sur miroirs, roulettes. 100 x 80 x 150 cm.

Marcelline Delbecq
Interpretation, 2005. Impression numérique sur papier Archival mat. 90 x 130 cm.

Rainier Lericolais
Johnny Cash, 2003. Encre et eau. 88 x 68 cm.
Sans titre, 2004. Carton. 2 éléments : 130 x 43 x 13 cm chaque
Pablo Casals et Jacqueline Dupré, 2004. Carton et colle. 2 éléments : 130 x 43 x 13 cm chaque.
Christophe, 2005. Encre et eau. 88 x 68 cm.

Meredyth Sparks
Untitled (Talking Heads I), 2005. Aluminium et paillettes sur papier photo. 32 x 37 cm.
Untitled (Run DMC), 2006. Aluminium et paillettes sur papier photo. 101 x 74 cm.
Untitled (Prince), 2005. Aluminium sur papier photo. 101 x 67 cm.
Untitled (Bow Wow Wow), 2005. Aluminium et vinyle sur papier photo. 32 x 37 cm.
Untitled (Blue Monday), 2006. Aluminium et paillettes sur papier photo. 32,5 x 33 cm.
Untitled (Power, Corruption, Lies), 2006. Aluminium et paillettes sur papier photo. 29 x 30 cm.
Untitled (New Order 3), 2005. Aluminium et paillettes sur papier photo. 32 x 32 cm.
Untitled (Sonic Youth), 2005. Aluminium et paillettes sur papier photo. 44,5 x 32 cm.
Untitled (Olivia Newton John), 2005. Aluminium et paillettes sur papier photo. 46 x 32 cm.
Untitled (Television), 2005. Aluminium et paillettes sur papier photo. 46 x 31,5 cm.

Agnès Thurnauer
— Série «The Records my Son is Listening to, at the same Age I used to Listen to Them too», 2005. Acrylique sur toile. 50 x 50 cm.