ART | CRITIQUE

8.01.2011-05.03.2011

PAnne Lehut
@08 Fév 2011

La galerie Jocelyn Wolff, en compagnie du commissaire Erik Verhagen, poursuit son exploration des prémices de l’art conceptuel. Les œuvres-langage étaient déjà présentes dans le premier volet de l’exposition, et c’est le langage lui-même qui constitue l’axe de ce second volet intitulé «8.01.2011-05.03.20».

Les artistes de Fluxus étaient bien représentés dans la première exposition consacrée aux prémices de l’art conceptuel. On les retrouve cette fois encore avec leur dimension ludique qui est clairement affirmée par la présence de Robert Filliou et de sa Danse poème collectif.
Le cartel est formel: cette réplique d’une œuvre installée pour la première fois en 1962 est à performer. Deux roues de bicyclette sont fixées au mur, entourées d’autant de mots qu’il en faut pour formuler des instructions. Trois aiguilles sont fixées sur les roues, à la manière d’une horloge: en les faisant tourner, comme la roulette du casino, on inventera un énoncé, au hasard, pas si éloigné de ceux de George Brecht: «Imite un animal que tu aimes», ou encore «Mets-toi et pédale sur le dos».

Ces roues de bicyclette sont évidemment un clin d’œil à Marcel Duchamp, d’autant plus qu’ici l’œuvre n’a véritablement de sens que si les roues peuvent effectivement être en mouvement, alors que les musées ont figé le mouvement de la Roue de bicyclette.
L’interactivité de Danse poème collectif rappelle ce fait que l’art conceptuel n’est pas uniquement né de pratiques confidentielles, s’exprimant par le biais de catalogues réservés aux connaisseurs. Selon l’adage de Marcel Duchamp, le spectateur est invité à faire l’œuvre en agençant les mots. Derrière ce jeu se pose l’une des questions essentielles de l’art conceptuel: celle de l’auteur. Le «partage des responsabilités» qui s’opère dans cette œuvre équivaut à une remise en cause du statut de l’auteur.

Une semblable participation du spectateur autour du langage est sollicitée par les œuvres de Ludwig Gosewitz et de Tomas Schmit. Œuvres sur papier, plus discrètes, elles sont autant de propositions, jamais figées, pour construire du sens.
Aux prémices de l’art conceptuel se situe l’idée Fluxus selon laquelle chaque individu doit prendre conscience qu’il est un artiste. Le travail actuel d’un artiste comme Franz Erhard Walther ne contredit pas cette dimension participative et aléatoire. Mais l’œuvre qu’il présente ici, 100 Mittellinienzeichnungen (Dessins d’axe centraux) est d’un autre registre. Des lignes de crayon sont tracées au centre de 100 feuillets réunis dans une vitrine qui court le long de trois murs. Le regard ne peut reconstituer une longue ligne ininterrompue, et la vision répétée de ce fragment est assez étourdissante pour l’esprit.
Cela renvoie au temps: celui de la vision, celui du déplacement, mais aussi au temps de l’exécution du trait, comme dans les Lignes de Piero Manzoni chez qui le travail est rendu invisible, enfermé dans des sortes d’étuis. Dans les deux cas, le spectateur est invité à fournir un effort pour reconstituer «conceptuellement» cette ligne. D’une grande simplicité formelle, 100 Mittellinienzeichnungen est une œuvre impressionnante, qui donne presque le vertige.

Au sol de l’espace qui accueille l’œuvre de Franz Erhard Walther se retrouve une œuvre de William Anastasi. Intitulée Sink, elle appartient à la même catégorie que celle présentée dans la première exposition. C’est une plaque de métal modifiée par l’action conjuguée de l’eau et de la chaleur. Elle est le résultat, là encore, d’une «instruction» inscrite sur les murs de la galerie.

Un autre artiste emblématique de Fluxus, aujourd’hui connu de tous pour ses écritures, Ben, expose une huile sur toile: Toile de 45 cm de long (1961-1966). Le langage est ici mis au service d’une pure tautologie, le titre décrivant tout simplement l’aspect matériel de l’œuvre.
La participation du spectateur n’est plus requise. Faut-il y voir une critique facétieuse du monde de l’art-marchandise des années 60? Une critique qui sera déterminante pour l’art conceptuel et sa tendance à la dématérialisation.
Si l’œuvre de Ben est peut-être ambiguë, For Sale de Billy Apple ne laisse, elle, aucun doute. Le titre est inscrit en grosses lettres rouges sur la toile, annonçant ainsi d’emblée la dimension marchande de l’œuvre: provocation grinçante.

Ce second volet de l’exposition est aussi l’occasion de retrouver, toujours avec plaisir, l’incontournable George Brecht, avec deux œuvres (Stool et Table) issues de «Water-Yam». On regrettera toutefois que Katinka Bock soit la seule artiste à faire écho aux pratiques conceptuelles. D’autres mises en perspective avec des artistes plus contemporains auraient été enrichissantes.
L’exposition «08-01-2011-05.03.2011» nuance certaines idées reçues sur l’art conceptuel en rappelant les dimensions ludique et participative des œuvres qui le préfigurent. Elle suscite peut-être plus de questions que de réponses, mais invite heureusement à plus de prudence quant à la construction de l’histoire de l’art. L’art conceptuel est définitivement bien plus complexe que ne voudraient le dire les descriptions hâtives…

— William Anastasi, Sink, 1963/2010. Métal, eau. 48,2 x 48,2 x 2,5 cm
— Billy Apple, Body Cleaning: Bathing and Shampooing (35A Cornwall Gardens, London, Winter 1960), 1960. Performeur: Peter Bell-Smith. Planche contact de photographies noir et blanc, texte imprimé. 70,5 x 44,5 cm
— Billy Apple, For Sale, 1961. Encre sur toile. 46,3 x 61,3 cm
— Ben, Toile de 45 cm de long, 1961/1966. Huile sur toile. 57 x 64 cm. Collection privée Daniel Templon, Paris
— Katinka Bock, Das Verhältnis einer Fläche zu einer Diagonale, 2009. Papier. 50 x 50 x 50 cm
— Georges Brecht, Stool. Extrait de Water-Yam, 1962
— Georges Brecht, Table. Extrait de Water-Yam, 1962
— Robert Filliou, Danse poème collectif. Réplique d’une œuvre installée pour la première fois en 1962. A performer à deux, chacun(e) tournant une roue. Métal, crayon. Diamètre de 64 cm pour chaque roue
— Ludwig Gosewitz, Wurftext 1962/1973 Nr. 4, 1962/1973. Crayon, encre, tempera sur papier. 44,5 x 44,5 cm
— Tomas Schmit, Fingertext (piece, 1965). (# 40 oeuvre catalogue I, Cologne 1978, First printed in « edition et“ , Berlin 1966). Impression sur papier. 23 x 23 cm
— Tomas Schmit, Jedesmal eine von 8571848970893318400 möglichkeiten! (lesetext / reading text, 1966) (# 47 oeuvre catalogue I, Cologne 1978, first printed in « edition et“ , Berlin 1966). Impression sur papier 23 x 23 cm. Collection privée, Berlin
— Franz Erhard Walther, 100 Mittellinienzeichnungen, 1959. Crayon sur papier. 100 feuillets de 18 x 11 cm