PHOTO | CRITIQUE

Wonderful Town

27 Nov - 23 Jan 2010
PPierre-Évariste Douaire
@21 Déc 2009

Du Drag au dark, les photos maquillées au strass et au rimmel de Pierre et Gilles finissent en flaque de sang. Leur Name dropping photographique transforme Sylvie Vartan en Vamp de fête foraine et Amélie Nothomb en belle sorcière d’Halloween. La ville est toujours au second plan, crépusculaire et portuaire, elle sert de théâtre à tous les anges déchus.

Bienvenue à Gotham City. La cité des enfants perdus accueille son lot de personnages et son flot de cadavres. Abandonnés par la grande ville, rejetés à sa périphérie, laissés à leur triste sort, ils trouvent leur ultime salut dans une mort de terrain vague.
Qu’ils soient écrivain émérite ou chanteuse en bakélite, travestie transformiste, Lady Marlène ou Greta Garbo, San Sebastian au slip coqué, marin tatoué ou échoué sur un quai en brume, la ville leur offre un joli écrin en forme de sapin. Leur chagrin se répand à même le sol.
Victimes de la cité industrieuse, ils deviennent les martyrs que Pierre et Gilles réhabilitent, en leur rendant hommage, en orchestrant leur oraison funèbre, en établissant leur nécrologie, en composant leur requiem.

Pour un existentialiste l’enfer ce sont les autres, dans Wonderful Town, l’enfer c’est le décor. Le wonderful est proche du chaos, un ground zero à la World Trade Center. La couleur du paysage urbain, semi industriel, qui se trouve au second plan de chaque image, est entre le bleu nuit et le black dark. Oscillant entre les lumières de la ville de Batman, filmé par un Tim Burton inspiré, et les ombres denses de Robert Rodriguez quand il porte à l’écran Sin City de Frank Miller. Les deux compères ajoutent à leur tableau leur touche personnelle en parsemant leurs scènes de chauve souris, de grues et de brasero.

L’ambiance provient de la confrontation entre la belle et la bête, entre le premier et le deuxième plan. Le contraste met en lumière autant qu’il plonge les êtres qu’il saisit dans le chagrin. Entre polar et film noir, les poses sont stylisées, irréelles, artificielles, potaches, homos, drôles, mais aussi émouvantes. Derrière les métamorphoses, les travestissements, les accessoires se dessinent une vérité. Toute cette cocotte minute accouche d’une sincérité aussi naïve que convaincante.

Eros et thanatos se donnent rendez-vous dans les coulisses des boulevards, dans les arrières cuisines des artères principales. La zone de carton pâte que proposent Pierre et Gilles n’est pas réaliste mais fonctionne. Le petit bricolage leur permet de créer de toutes pièces un décor dans lequel va se révéler le caractère profond de chacune des créatures qu’ils présentent. Inventées, imaginaires ou réelles, ce savant mélange d’artistes et d’anonymes, de backstage et de backroom, est à la croisée du kitsch et du documentaire social.

Au rez-de-chaussée il y a Sylvie Vartan en imper vinyle noir et bas résille, plus belle que jamais. La photo est recouverte d’une légère neige peinte à la main. Celle-ci éclabousse de lumière la grande blonde mystérieuse adossée à un mur désenchanté. Ce léger givre reflète la fête foraine du second plan. Alors que la scène est plongée dans les ténèbres, subsiste au loin un îlot d’espoir, un halo de lumière. Indistinct parce que trop loin, les cercles électriques des lampions et du grand huit viennent terminer leur course sur le drapé lisse de la chanteuse.

Monter à l’étage c’est comme aller au bordel. Une forêt de bites vous accueille. Un sous bois de godemichés noirs est aligné devant une skyline. Les machins en rang d’oignons sont des machines vibrantes et stimulantes. Ces obélisques fièrement plantés dans le sol forment une chaîne himalayenne constituée de minarets homos, de beffrois striés, de campaniles du plaisir, de tour de Pines droites comme des i, de boules de geisha campées verticalement. Au milieu de ces arbustes, deux petits lutins aux grosses boules font le pied de grue. Pierre et Gilles, tel Atchoum et Prof, prennent la pose, coiffés seulement d’un chapeau en forme de gland, les yeux rêveurs et pensifs.

L’exposition propose une vingtaine de clichés, soit un peu plus que la moitié de la série. Le reste est consultable dans le catalogue qu’édite la galerie. A voir également le slip petit bateau d’un marin échoué sur la grève. Cache sexe Pinocchio le sous-vêtement fait ses adieux à la scène comme dans la mort du cygne. Rideau.

Liste des œuvres
— Pierre et Gilles, Un autre matin, 2008. Modèle : Roberto Magalhaes, photographie peinte, pièce unique, tirage pigment sur toile encadrée par les artistes. 130 x 162 cm. Avec cadre : 137,8 x 169, cm.
— Pierre et Gilles, Amour défunt, 2007. Modèles : Sylvie Vartan et Johnny Hallyday, photographie peinte, pièce unique, tirage pigment sur toile, encadrée par les artistes. 89 x 130 cm. Avec cadre 97,5 x 138,5 cm
— Pierre et Gilles, Les brumes de la mélancolie, 2008. Modèle : Armande Altai, photographie peinte, pièce unique, tirage pigment sur toile, encadrée par les artistes. 100 x 81 cm. Avec cadre 111 x 92 cm
— Pierre et Gilles, Full moon, 2007. Modèle : Nicolas, photographie peinte, pièce unique, tirage pigment sur toile, encadrée par les artistes. 130 x 97 cm. Avec cadre 135 x 102 cm
— Pierre et Gilles, Un monde merveilleux, 2008. Modèle : Mathieu Chédid, photographie peinte, pièce unique, tirage pigment sur toile encadrée par les artistes. 130 x 162 cm. Avec cadre 142,5 x 174,5 cm.