ART | EXPO

Villa Surprise

13 Sep - 03 Nov 2012
Vernissage le 13 Sep 2012

«Villa Surprise» réunit des œuvres sur des principes de rapprochements et de juxtapositions similaires. L’ensemble des réalisations poursuit le débat qui touche aux relations qu’entretiennent la photographie et la sculpture. Les œuvres contribuent par là à resserrer ces liens et à définir le rôle des différents médiums utilisés par l’artiste.

Charlotte Moth
Villa Surprise

Que signifient les architectures modernistes que nous croisons sans y penser? Comment rendre compte de ces formes devenues si communes que nous en avons oublié l’origine? Comment les décrire pour qu’elles se mettent à parler de ce qui est, de ce que nous sommes? Charlotte Moth crée pour ainsi dire sa propre anthropologie: «Celle qui parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé chez les autres. Non plus l’exotique, mais l’endoctique». Il y a dans ce travail quelque chose de l’infra-ordinaire traqué par Georges Perec. Où est notre vie? Notre corps? Notre espace? Ces interrogations débordent le champ du «photographique» pour inclure le mouvement et les palpitations qui se manifestent à partir d’une grande variété de surfaces, modulées par la lumière et la couleur.

Depuis 2003, on a tenté de désigner Charlotte Moth comme photographe. Il faut dire que la photographie agit au cœur de cette œuvre composite, complexe et à niveaux multiples. La collection d’images intitulée Travelogue, que l’artiste développe depuis plusieurs années, forme un ensemble qui ne cesse de croître, sans ordre ni hiérarchie. Charlotte Moth enquête avec son appareil, sur les traces de projets d’architectures modernistes exemplaires comme celles de Robert Mallet-Stevens et de bâtiments plus génériques. Il lui arrive aussi d’étudier des archives avant de visiter des sites particuliers. Ainsi, s’est-elle plongée dans les écrits de l’artiste Raoul Hausmann à Rochechouart pour se rendre plus tard à Ibiza, regarder de près les structures cubiques d’anciennes habitations que l’artiste Dada avait su remarquer dans les années 1930 et lier au mouvement moderne, au temps où l’île demeurait une terre oubliée par le monde extérieur et le progrès.

Le travail de Charlotte Moth se présente comme une succession de cadres. Depuis celui qui concerne très directement l’acte photographique, à celui qui consiste à se servir d’un rideau à sequins pour explorer les conditions d’apparition d’une image contenue par l’architecture. Dans l’installation intitulée The Absent Forms (2010), Charlotte Moth avait réunit un nombre considérable de cadres pour la réalisation d’actions photographiées dans la rue Mallet-Stevens à Paris, à partir d’accessoires, utilisés comme les «protagonistes» d’un film en devenir. Tour à tour, apparaissaient dans le cadre des panneaux réflecteurs, des ballons, une plante, des jeux de lumière, différents tissus recouvrant un cadre en bois, tandis qu’un autre en volume sur roulettes ajoutait, comme le font les verres grossissants, à l’idée que la vie même est une organisation théâtrale, avec ses impressions profondes, presque inconscientes.

Dans Study for a 16mm film, la camera de Charlotte Moth scrute des tables recouvertes de tissus colorés, sur lesquelles sont présentés différents objets que l’artiste collecte depuis de nombreuses années. C’est quasi une activité de sculpteur que révèle le film, lorsque Charlotte Moth négocie patiemment avec les objets, pour modeler d’autres visibilités de l’espace. Les échelles se confondent constamment et la sculpture chez l’artiste se regarde souvent comme un objet à l’état de maquette, capable de ramener à lui une énergie que l’on peut appeler le vivant.

C’est également le cas dans In Unexpected Places, in Unexpected Lights and Colours (a Sculpture Made to be Filmed), film produit à Marfa au Texas pendant la résidence Fieldwork, à partir d’une sculpture lumineuse réalisée par l’artiste et installée à proximité des fameuses «boxes» de Donald Judd. Cette «machine» conçue selon des principes énoncés par Raoul Hausmann, révèle par le reflet animé d’une finesse technique low-fi, un rapport à son environnement qui n’est pas seulement celui de la forme au fond. Tout peut bouger, venir ou s’en aller.

Willa Niespodzianka met en scène la photographie d’une maison moderniste prise à Otwock en Pologne et installée in situ pour y être re-photographiée, face au bâtiment. De façon imprévisible, la villa avait été détruite entre-temps et le projet ainsi modifié, prenait l’apparence d’un hommage à une architecture à l’avenir menacé. Si le motif de la disparition semble ici récurrent, alors que la grande affiche de la maison polonaise installée dans la forêt côtoie un socle vide photographié aux Buttes-Chaumont, il ne s’agit pas là de se laisser aller à un sentiment de vacuité, mais de rendre ces architectures, ces relations internes et symboliques, plus permanentes et objectives.

Le travail de Charlotte Moth montre une aptitude au décloisonnement et une fascination pour le redoublement et les différenciations de surface. L’artiste a développé ses dernières années un principe qui annule l’opposition fondamentale entre la photographie et la sculpture, préférant créer de possibles passerelles entre ces deux médiums telles que les avait imaginées Brancusi, lorsqu’il admettait la nécessité de photographier des volumes, pour s’intéresser à une sculpture de la surface. Charlotte Moth considère les effets visuels du volume par l’action photographique pour obtenir des situations paradoxales. Comme Brancusi, elle réalise une imbrication des opérations de sculpture et de photographie. Mais contrairement à lui, la combinatoire des volumes se fait par la photographie et par des choses peu volumineuses et même immatérielles comme l’utilisation de la couleur, diffusée par la lumière à partir de surfaces transparentes.

C’est cette capacité à traduire en un seul mouvement une tradition conceptuelle, une interrogation fondamentale sur les moyens de l’art, et une vision très précise des buts qu’elle se fixe, que nous admirons chez Charlotte Moth. Ce qui est essentiel dans sa démarche est, pour nous, une volonté inépuisable de faire et de donner à voir. Elle nous demande continuellement ce que nous cherchons dans les œuvres d’art. Et la réponse semble toujours égale: une endoctique assumée, une possibilité de remodeler une tradition esthétique sur un mode personnel et actuel, sans verser dans la nostalgie ou la réaction. Une posture d’artiste qui nous donne les moyens de lire en nous-mêmes.

critique

Villa Surprise