PHOTO | CRITIQUE

Valérie Belin

PPierre-Évariste Douaire
@10 Fév 2005

Valérie Belin transcende de vulgaires paquets de chips en « objets photographiques » noirs et plats. Alchimiste du négatif, elle transforme la lumière en ombre portée noire et mate. Des masques de notre quotidien, elle ne retient que le grotesque et le vil. Les faux nez qu’elle photographie sont les faux semblants de notre société cynique et narcissique.

Avec méticulosité et régularité Valérie Belin nous livre deux nouvelles séries de photographies : « Chips » et « Masques ». Après les trois derniers opus, des portraits consacrés aux « Transsexuels », aux « Modèles » et aux « Femmes noires », elle revient aux objets.

Chez elle les séries se répondent et se complètent comme à l’intérieur d’une grande tapisserie en train de se construire. Elle passe de l’animé à l’inanimé avec la même facilité, elle aime à brouiller les pistes, à mélanger les genres pour que la superficialité des choses nous fasse réfléchir. De l’écume des peaux à la poudre de maquillage, elle échafaude des séries offertes au bûcher de nos vanités.
Au tableau de genre, elle emprunte les verreries et les cristaux et aime à parer ses modèles des matériaux les plus clinquants et réfléchissants. Avec les peaux huilées des « Bodybuilders », elle persévère dans ses recherches formelles, et en maîtresse de tous les renversements qui livre avec la chambre noire aux cimaises des clichés radiographiques où l’image tirée se confond avec le film négatif.

Dans ce théâtre d’ombres chinoises où la peau des mannequins est à la fois miroir et surface de projection, l’épiderme est une mare stagnante pour tous les reflets, pour tous les effets. D’habitude les tons sont clinquants et les gris métalliques. Dans « Chips », les noirs sont mats. Pour obtenir cette teinte particulière, l’objet a été photographié en couleur pour ensuite être travaillé à la palette graphique. C’était l’unique façon d’obtenir ce type de noir.

On l’aura compris, Valérie Belin aime les effets, aussi bien les effets de matière que les effets de style. Elle aime tous les effets. Le noir et blanc lui permet de jouer sur toutes les gammes, du sérieux au trivial.
C’est pour leur trivialité qu’elle a retenu les paquets de chips que l’on trouve en Angleterre. L’emballage d’apparence banale est auréolé d’un goût exotique. Les mets d’outre-Manche sont parfumés au vinaigre, aux oignons et autres inventions culinaires britanniques. Mais ce qui intéresse l’artiste, c’est de rendre plat ce paquet boursouflé et coloré. La photographe, à ses heures alchimiste, lui sert à transforme ce qui brille en aplat goudronné.

La transformation a toujours été un moteur de Valérie Belin qui a précédemment montré des hommes devenus femmes, ou des voitures accidentées. Des carambolages, elle ne conserve dans ses clichés que cette tôle froissée que l’on retrouve sur les paquets de chips. Formellement et plastiquement les séries se répondent. La photographie devient une matrice qui génère des formes mais surtout des codes à travers lesquels le simple emballage est passé au tamis pour donner des clichés gigantesques.
Cette façon de changer d’échelle, de mécaniser le travail et de se servir de produits courants est le propre des procédés du Pop Art. Les natures mortes aux chips de Valérie Belin jouent sur les mêmes registres et utilisent les mêmes procédés de décontextualisation que les sérigraphies de Warhol, sur fond argent précisons-le.

La série des « Masques » découle de celle des « Sosies ». Après avoir photographié les clones de Michael Jackson, il fallait passer à de vrais masques. L’objet photographique s’éloigne du document pour devenir une icône médiatique à l’instar des Marilyn de Warhol. Alors que les « Chips » était motivée par l’idée de transformer un paquet d’emballage en une photo plane, c’est l’aspect grotesque et vil qui a été privilégié pour cette série.

Depuis le début Valérie Belin s’intéresse aux masques à travers les portraits. Elle photographie les masques dont nous nous couvrons: notre peau, nos costumes ou nos voitures sont des emblèmes dont nous nous parons. De toutes ces poses, elle nous donne des affects.
Avec distance et recul elle cadre au plus près ses modèles pour les faire devenir de pures photographies. Si elle s’intéresse aux passages et aux transformations des choses et des êtres, si son travail peut être assimilé à des vanités, c’est au moyen de son écriture photographique. Attachée aux qualités et aux spécificités de son matériau, ses transformations à la chambre sont des transsubstantiations spectrales du réel.

Lire l’interview de paris-art.com avec l’artiste Valérie Belin

Valérie Belin
— Série « Masques », 2004. 5 photographies noir et blanc. 155 x 125 cm.
— Série « Chips », 2004. 8 photographies noir et blanc. 166 x 125 cm.