PHOTO

Tunnel Airlines

Pg_Mandet16Japon05bYoshimoto
@12 Jan 2008

Trois Polders — installations au sol de taille lilliputienne, sortes d’îlots refermés sur eux-mêmes — et le Module de grève, un dispositif sonore de projection de diapositives dans images.

Le travail de Tatiana Trouvé semble traversé par une constante tentative de donner un lieu aux choses non advenues, à mettre en place des potentialités ou à réaliser des cadres pour l’émergence d’activités.
C’est par la conversion de la partie administrative de son activité artistique (les propositions de projets, le remplissage de formulaires, l’attente) en un véritable projet d’art qu’a pris forme le Bureau d’Activités Implicites (BAI).

Le BAI rassemble le travail réalisé depuis 1997 par l’artiste. Il organise en modules évolutifs ses idées et projets non réalisés, des capacités et des potentialités non concrétisés. Le premier module, déjà montré ailleurs, est le Module administratif qui se compose d’un bureau muni de divers éléments de rangement et d’un matériel rudimentaire. Tous les documents administratifs liés à la personne de Tatiana Trouvé sont soigneusement triés et classé: des bribes de lettres de refus avec formule de politesse sont accrochées dans des poches en plastique, et des cartes d’identité et d’étudiant forment une sorte de code de barre coloré.
D’autres modules comme le Module à réminiscences, les Archives, le Module à titres, les Lapsus, la Matrice à fantômes et le Module d’attente existent déjà.

Parallèlement aux modules, Tatiana Trouvé réalise des structures de format réduit qu’elle nomme Polders en référence aux terres gagnées sur la mer, en Hollande par exemple. Ce sont, telles des maquettes, des installations d’éléments architecturaux, de structures et d’objets divers qui ont en commun d’être petits. Ils sont installés au sol. Leur taille lilliputienne, leur organisation interne, et la vision plongeante qu’en a le visiteur, en font des sortes d’îlots refermés sur eux-mêmes en attente d’une improbable visite.

La Galerie Vallois présente une nouvelle version du Module de grève, récemment montré au Palais de Tokyo, ainsi que trois Polders.
Le visiteur est aspiré à l’intérieur de la galerie par une sorte de tunnel sombre: le porche, le passage sous le premier bâtiment et la cour qui conduisent le visiteur vers le mur du fond de la galerie éclairé par une lumière en staccato. Cette lumière s’avère provenir de la projection d’une série de diapositives de fins et de débuts de pellicules photographiques, ne représentant rien d’autre que des fondus de couleurs, des numéros de films, ou encore des trous opérés par le laboratoire lors du traitement chimique. Des câbles métalliques sont tendus à travers la galerie et se resserrent sur le rectangle de cette projection comme des lignes de perspective se rejoignant dans le point central.

La projection des diapositives émane de l’imposant Module de grève : ressemblant à une grande cage en grillage métallique à échelle humaine, il est équipé d’un matériel audiovisuel et de grandes caisses noires. Alors que les autres modules ne livrent rien de concret sur leurs activités, le Module de grève a tendance à dévoiler leurs secrets et leurs images cachées par la projection. Mais ici, avec les diapositives sans images, le Module de grève semble être en grève: la logistique matérielle de visibilité est désignée, mais l’image est absente.
Le son, probablement amplifié, du mécanisme du projecteur de diapositives occupe tout l’espace sonore de la galerie, résonnant comme des pulsations machiniques jusque dans la rue.

Dans la même pièce aux murs peints en brun sombre sur environ un mètre de hauteur se trouve le premier Blackpolder éclairé par de petits tubes de néons fixés aux murs.
Tout le long de ce mur sont alignés divers éléments ne dépassant pas le brun mural. Leur espace est limité en hauteur par des câbles métalliques tendus. Ces câbles forment une sorte de toit ouvert, mais aussi une barrière pour le visiteur. Ces éléments sont des structures de rangement en tiges métalliques organisant des rectangles de plexiglas ou de petits objets caoutchouteux. Il y a également un morceau de plastique souple et translucide qui ondule à travers une structure. On remarque encore la réplique miniature d’un tapis roulant du type de ceux qui servent à délivrer les bagages dans les aéroports. Même le rideau que traversent les valises pour pénétrer dans l’espace des passagers n’a pas été omis, pour évoquer un espace derrière le mur.

Les Blackpolder se distinguent des autres Polders par cette règle: chacun comprendra un élément organique. Pour celui-ci, le Blackpolder n°1. Meat, de minuscules grappes de saucissons sont suspendues à des poteaux chromés séparés par des rideaux de plastique translucides accrochés aux câbles métalliques. On pense aux abattoirs où les quartiers de viandes se meuvent dans les airs suspendus à des rails.
Tous ces éléments évoquent le glissement, le passage, le roulement, ou le coulissement. Or, rien ne bouge. D’autres éléments du Blackpolder — des cadenas, des menottes et des chaînes — confirment ce statisme. La dimension maritime des polders qu’on arrache à la mer est exprimée par un filet noir (autre outil de rétention) tendu sur des poteaux en bois et fixé par des sceaux en plastiques.

Un Polder à connotations sportives est installé dans un angle de l’entrée dont les murs sont peints à mi-hauteur en bordeaux foncé. Comme pour tenir le mur, quatre structures basses, faites de tiges métalliques rondes, sont disposées à cet endroit. Dans certaines d’entre elles des sortes de petits sacs d’entraînement de boxe en skaï bleu sont pendus ou répartis au sol. On retrouve quatre variantes du tapis roulant du Blackpolder n° 1. Sur des trépieds en bois sont posées des feuilles d’aluminium, avec de petites clochettes à leurs extrémités comme des dispositifs d’alarme, comme pour signaler tout mouvement susceptible de perturber l’inertie du lieu.

Le troisième Polder est délimité par un cercle de panneaux, de barrières et de tables de mixage sonore. De minuscules microphones reliés à de petits amplificateurs augmentent légèrement le niveau sonore de la pièce.

L’univers de cette exposition est celui du fonctionnel. Les matières, les formes et les couleurs des Polders sont empruntées au mobilier standard et impersonnel des locaux administratifs des années 50-70: salles d’attente, salles de sports, salles de réunion, salles de repos, cantines, etc. Contrairement au mobilier des lieux privés, celui qui est choisi ici est un mobilier collectif pour lequel les critères de fonctionnalité et de coût prévalent sur des critères comme la beauté par exemple. Chaque objet exprime l’idée d’utilité et désigne le champ d’activité dans lequel il se situe.

Les fonctions des Polders présentés dans l’exposition demeurent toutefois assez obscures. Ces installations en forme de lieux de passage, de transit et d’escale, paraissent en mesure de fixer, attacher, signaler, espionner et amplifier toute activité qui s’y inscrirait. Leur fonction de transit semble se combiner avec une capacité à orienter, organiser, structurer, discipliner.

Contrairement à nombre d’œuvres contemporaines, aucune action des spectateurs n’est ici sollicitée, d’autant moins que les éléments, dont la plupart ne sont pas à leur taille, ne sont pas conçus pour fonctionner — c’est le cas des petites répliques de tapis roulants qui sont dépourvues de mécanisme.
Quelque chose est en suspend dans ces installations tendues vers une improbable fonctionnalité. Non pas vers telle activité particulière, mais vers une activité à la fois générale et obscure. Comme un rêve ou un cauchemar. 

Tatiana Trouvé
Module de grève, 2002. Installation.
Blackpolder, n° 1. Meat, 2002. Installation
Polder, 2002. Installation.
Polder, 2002. Installation.

AUTRES EVENEMENTS PHOTO