DANSE | CRITIQUE

Trois pièces au même programme

PCéline Piettre
@24 Oct 2009

Trois pièces en une même soirée… pour un résumé sommaire mais efficace du parcours de Trisha Brown, depuis son retour aux planches en 1980. Quittant l’espace public pour la traditionnelle scène à l’italienne, elle réinvente une danse sédentaire, fluide et rythmée, dont l’énergie nous surprend encore…

Finis les toits, les parcs et les galeries d’art, les lacs et les parois verticales des immeubles new-yorkais ! A la fin des années 1970, après 20 ans d’un nomadisme radical né au sein du Judson Dance Theater, d’une pratique « hors-les-murs » de la danse, préférant les environnements urbains ou paysagés aux vieux parquets des théâtres, celle que l’on nomme désormais « la grande prêtresse» de la Postmodern dance revient à la scène. Du temps a passé depuis ses Early Works, Equipment et autres pièces antigravitationnelles des débuts, quand elle demandait à ses danseurs de marcher perpendiculairement aux murs, le long des façades d’immeuble − Walking on the Wall, 1969 − et souhaitait revenir aux fondamentaux du mouvement, en s’inspirant de notre gestuelle quotidienne.

Conçue en 1983, Set and Reset, pièce inaugurale (et petit bijou) de la soirée, est déjà loin de cette première période expérimentale, et d’autant plus importante dans la carrière de la chorégraphe qu’elle marque, non seulement son retour au théâtre à l’italienne mais l’aboutissement du cycle « Structures moléculaires instables » où le mouvement est pensé comme un flux continu.

Sur la musique « technologique » de Laurie Anderson (la compagne de Lou Reed pour la petite histoire), les sept danseurs suivent leur propre trajectoire, se croisent ou se rencontrent un instant seulement, trouvant dans la percussion avec l’autre l’impulsion d’une nouvelle direction à prendre. Car chez la chorégraphe américaine, la danse néglige l’impact au profit de l’impuls – cette énergie à l’origine du mouvement. Le premier ne semble exister que pour servir le second, point d’appui au corps qui s’élance, en conformité avec les principes du Contact improvisation de Steve Paxton, l’autre membre fondateur du Judson Dance Theater dont la pratique irrigue en continue celle de Trisha Brown.

Tout chez elle n’est que force contenue, suspensions permanentes, équilibre instable. Le corps n’est pas tenu, il se laisse guider par son propre poids, soumis docilement à la gravité. Le bras, souvent, entraine le torse dans la rotation, motive le saut, oriente dans l’espace, impose un changement soudain de trajectoire. Géométrique, en angle et en lignes droites, l’esthétique « rectangulaire » de Set and Reset (telle que la décrit Trisha Brown elle-même) allie lisibilité du mouvement et souplesse. Une incroyable fluidité du geste, soulignée par les tuniques transparentes et légères dessinées par Robert Rauschenberg. Un rythme incessant, hypnotique. Le flot ininterrompu d’une danse construite à partir de petites unités juxtaposées et superposées les unes aux autres, au gré des déplacements, des durées, selon une improvisation structurée.

L’énergie libérée par Set and Reset est telle, que la transition vers le duo You Can See us, interprétée à l’origine par Trisha Brown et Mikhail Nikolaevitch Barychnikov, est quelque peu déconcertante. Apaisé, le rythme de la pièce conçue en 1995, brise notre enthousiasme – possédés que nous étions par ce souffle vital − si bien que l’on assiste de loin à cette rencontre (le risque quand on programme deux pièces d’un même chorégraphe écrites à plus de dix ans d’intervalle !). Dans le titre de ce duo, il est question de se voir, et c’est en effet sur un principe de miroir que la chorégraphie est pensée. Dans un rapport de symétrie inversée, les danseurs opposent leurs différences tout en révélant leurs similitudes, en une confrontation intime entre le féminin et le masculin, le soi, l’autre et l’autre soi-même.

Puis, tant attendue, la dernière création de Trisha Brown, L’Amour au théâtre, laisse éclater la musique (superbe) de Rameau, extraits d’Hippolyte et Aricie, première tragédie lyrique du compositeur français. Le recours de la chorégraphe à la grande musique européenne n’est pas une nouveauté. Durant toute la décennie 1990, elle puisera dans le répertoire de Bach, Webern ou Monteverdi, passant même à l’Opéra avec l’adaptation de L’Orfeo. Ce lien avec le passé s’exprime ici (aussi) par la danse, qui reprend le principe de liaison et de déliaison du baroque, les pas de deux bras dessus-bras dessous, les révérences et les portés gracieux. Et si l’on retrouve la rythmique fluide propre à Trisha Brown, le rapport entre les danseurs est profondément transformé. Les habituelles trajectoires autonomes se substituent à un corps collectif, constitué d’individus qui s’imbriquent, fusionnent et progressent ensemble jusqu’à former une pyramide humaine, dans un libertinage de circonstance. Il est d’ailleurs tentant de comparer ces architectures complexes à la ligne harmonique, dont l’art de Rameau représente l’apogée classique.

Revenue sur les planches, coincée entre les quatre murs d’un théâtre, contrainte à un rapport frontal aux spectateurs, convertie désormais à la grande musique, le chat de gouttière de la danse serait-il enfin domestiqué ? Prêt à ronronner dans la chaleur des coulisses ? Pas encore… la création, chez Trisha Brown, répond toujours à une nécessité intérieure et questionne, même au sein de l’institution, les codes du spectaculaire. Et ce n’est en rien anodin que les coulisses de Set and Reset restent apparentes, privant les entrées et les sorties de leur force dramatique ? Qu’une danseuse, portée par trois autres, y marchent sur le mur du fond, rappelant les expérimentations de Planes ou Walking on the Wall.

Encore aujourd’hui, la chorégraphe aime confronter les disciplines, comme le prouve la peinture servant de décor à L’Amour au théâtre, résultat d’une performance dansée où ses mains et ses pieds étaient munis de pastels. L’on songe même avec amusement à la partie de dada à laquelle se livrent les interprètes sur le « à la chasse, à la chasse » de Rameau, plus proche des jeux d’enfants que d’un retour à une danse narrative. Pied de nez aux dérives figuratives du néoclassicisme, cette incursion dans le quotidien nous ramène aux premières préoccupations de Trisha Brown. Mine de rien, à plus de 70 ans, la chorégraphe américaine, sans perdre son humour, retombe toujours sur ses pattes.

Set and Reset (1983)
— Chorégraphie : Trisha Brown
— Scénographie : Robert Rauschenberg
— Musique originale : Laurie Anderson
— Lumière : Beverly Emmons
— Avec : Leah Morrisson, Melinda Myers, Tamara Riewe, Laurel Tentindo, Dai Jian, Jung Hyun-Jin, Todd Stone

You Can See Us (1995)
— Chorégraphie : Trisha Brown
— Musique, costumes, effets visuels, lumière : Robert Rauschenberg
— Avec : Leah Morrison, Dai Jian

L’Amour au théâtre (création 2009)
Première en France
— Chorégraphie : Trisha Brown
— Musique : Hippolyte et Aricie de Rameau (extraits)
— Costumes : Elizabeth Cannon
— Lumière : Jennifer Tipton
— Scénographie : Trisha Brown
— Avec : Leah Morrisson, Melinda Myers, Tamara Riewe, Laurel Tentindo, Dai Jian, Jung Hyun-Jin, Todd Stone, Nick Strafaccia