ART | CRITIQUE

Streamside Day

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

Derrière le mythe paradisiaque du jardin d’Eden, le film de Pierre Huyghe met en scène une privatisation pernicieuse de l’espace, et de l’innocence. Tentative de produire du lien en inventant des rites, du mythe, de l’enchantement, là où il n’y en a plus ?

En préambule, outre un arbrisseau fiché dans un bac en plastique comme une plante décorative, un dessin au crayon, à même le mur : un tout petit enfant y hésite à l’entrée d’un vaste labyrinthe de boyaux enchevêtrés. Au sous-sol : un film au statut incertain, Streamside Day.

Il y est question de l’inauguration d’une nouvelle communauté péri-urbaine, bien réelle, de la région de New York, dans un environnement, imaginaire lui, d’une virginité idyllique. Dans un paysage de sous-bois et de cascades, une harmonie digne d’un conte de Disney règne entre les animaux qui l’habitent.
La démarche mal assurée d’un faon, qui réincarne à merveille le jeune Bambi, nous mène jusqu’à une clairière sagement ordonnée par les poncifs de l’architecture middle class américaine : grandes maisons familiales de bois clair, avec double garage et pelouse communautaire.

Soit une privatisation pernicieuse de l’espace. Et de l’innocence. Car derrière le mythe paradisiaque du jardin d’Eden, c’est bien cela que met en scène Pierre Huyghe. Il a imaginé le protocole de prise de possession, et le filme, pour qu’il puisse être rejoué à chaque anniversaire de la communauté.
Une parade, ouverte par les autorités — pompiers, police et marchand de glace —, voit défiler les enfants déguisés en gros lapin et autres animaux de dessins animés. Une estrade, des discours de bienvenue, une ballade folk, sous une lune artificielle plus brillante que nature. Soit une avalanche de clichés doucereux comme des brochettes de Marshmallow. Sans ferveur aucune.

Entre lassitude et indifférence, la passivité des quelques adultes présents paraît étrange, comme sous l’effet d’une déconnexion amplifiée par les distorsions de la bande son. Tout cela touche au rêve ou… au cauchemar.

En remontant de la projection, le labyrinthe s’avère faux. Métaphore de la vie, longue et sinueuse, il la trace implacablement balisée, sans échappatoire ni bifurcation, dans le regard autarcique de ces communautés homogènes et transparentes.
Quel sens alors donner à la participation active de l’artiste : tentative de produire du lien, en inventant des rites, du mythe, de l’enchantement, là où il n’y en a plus, ou cynisme ? La question reste, en suspend, indécidable, à la hauteur de l’ambivalence même du film.

Pierre Huyghe
— Streamside Day, 2003. Vidéo couleur. 26’.

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