ART | CRITIQUE

Sol LeWitt & Robert Barry

PIsabelle Soubaigné
@29 Oct 2005

Dans un univers sériel, Sol LeWitt met en scène l’espace mural de la galerie Yvon Lambert. «L’idée» comme «machine à fabriquer l’art» prend forme et fait écho à l’environnement de Robert Barry. Tous deux acteurs de l’Art conceptuel des années 1960, ils déclinent leurs investigations plastiques. Illustrations sans narration, leurs œuvres nous entraînent au-delà du simple constat visuel qu’elles prétendaient peut-être nous montrer.

Dégradé de gris: le mur extérieur, support complice du wall drawing de Sol LeWitt, nous incite à nous rapprocher. Des milliers de déambulations graphiques s’entrecroisent en surface.

Fourmillement : le mélange devient aplat et l’espace de respiration entre les lignes se fait plus rare. Les lignes tissent une toile dont le regard a du mal à se détacher. La paroi se creuse, puis se gonfle d’une illusion de profondeur impossible. L’élément architectural, jusqu’ici simple séparation entre l’intérieur et la cour se transforme.
«Une unique ligne sur un mur suffit à suggérer une illusion. On n’échappe pas à la création de l’illusion; pourquoi la fuirait-on, d’ailleurs? Cela fait partie du processus artistique et du processus visuel» déclarait LeWitt dans le magazine Art Press (n°195, oct. 1994).

Comme la plupart de ses dessins muraux, ce wall drawing réalisé par ses assistants à la mine graphique est conçu pour ce lieu comme endroit spécifique. Plus de dix ans après une série plus géométrique et colorée, l’artiste semble revenir aux sources de son travail.
«J’ai commencé par l’idée de poser une ligne sur un mur, avant de faire des cubes tracés selon un principe isométrique, car dans un sens, cela les aplanit, et je me suis toujours efforcé de respecter la planéité du mur» affirme-t-il encore.

Sol LeWitt a toujours considéré que l’idée ou concept est l’aspect le plus important du travail. Tout contenu métaphysique, psychologique ou sociologique est exclu. Les détails matériels de l’œuvre et les limites inhérentes à l’espace n’ont aucune importance. Les configurations obtenues ne sont que l’équivalent visuel des mots qui les ont énoncées. Ici il ne faut peut-être voir qu’un entrelacs graphique qui rythme la surface, emprisonne le support en réserve et nous entraîne un peu plus loin dans la visite.

On entre. La série de gouaches «Black and White Horizontale Lines on Color» est présentée dans la première pièce.
Six formats carrés et quatre bandes horizontales se succèdent pour donner à voir une superposition de lignes ondulatoires de différentes couleurs. Tantôt bleues, kaki ou encore bordeau, les «vagues» recouvertes de leurs synonymes noirs impriment un mouvement dans l’espace de la pièce.

Le principe de la série utilisé comme application d’un système et non pas pour produire des effets esthétiques est à nouveau mis en œuvre. Sol LeWitt entreprend toutes les combinaisons possibles. Il ne s’agit plus de créer une forme mais de lui faire subir un nombre infini de transformations, de permutations. Et pourtant on se laisse entraîner par le cinétisme de ces images.
Notre regard se perd dans ces méandres. Attirés par la profondeur qui se dessine dans la succession de plans graphiques sans intervalle nous pénétrons dans la peinture. L’obstacle n’est pourtant pas loin.

Incision volontaire : le bord de chaque support s’affirme comme limite franche. Il est là pour nous rappeler à l’ordre et nous remémorer l’expérience artistique. Nous sommes dans un laboratoire. Observateurs disciplinés de recherches en devenir, nous ne pouvons qu’attendre les résultats des postulats de l’artiste soumis à sa propre réflexion.

Dans la salle voisine, Robert Barry nous immerge dans un environnement de mots comme dans un wallpiece sans langage analytique ou critique. L’espace se charge d’allusions multiples.
Associations d‘idées : l’architecture du lieu se superpose aux conjonctures psychologiques. Le visiteur devient lecteur de ses propres ressentis et transforme ces successions de mots accrochés au mur en discours particuliers aux résonances personnelles.

Le calme blanc des parois dénudées nous plonge immédiatement dans un contexte dépouillé de tout expressionnisme excessif. Les lettres capitales, gris métallisé, nous interpellent sans violence. A l’endroit, à l’envers, à l’horizontale ou à la verticale, les termes perdent tout d’abord leur légitimité et leurs propres sens de lecture.

Sans début et sans fin, sortant du sol, accolés à la lisière des murs ils se donnent à voir et à lire autrement. Telle une apostrophe, le mot «Waiting» nous convie à attendre…
L’instant suspendu quelques secondes nous familiarise avec le reste de l’espace. «Anything», «Inevitable», «Passion», «Almost», «Personal», etc., on reconstitue inconsciemment une histoire qui fait écho à notre vécu.

Inexistantes dans la nature, les expressions ne sont que les purs produits de l’homme. C’est par cette caractéristique première que naissent les réactions internes et personnelles à leur contact.

Robert Barry travaille depuis 1969 sur une série d’œuvres utilisant les mots comme support. A l’écoute de leur potentiel individuel et de leur caractère physique, il leur donne un aspect visuel et artistique inattendu. L’espace entre les choses est mis en scène.
La déambulation attentive et patiente de chaque spectateur active l’expérience spatio-temporelle. Les mouvements de tête et du corps tout entier pour appréhender l’ensemble de l’œuvre résument et relient les intervalles qui semblent inhabités. Considérés comme des objets spécifiques et «réflexifs» au sens propre comme au sens figuré, les mots renvoient la lumière de manières différentes en fonction de l’éclairage et de notre position.

Retour sur soi : on réécrit un scénario qui n’existe pas pour le reste du monde. Introspection fortuite et imprévisible, nous sommes conviés à la lecture de notre passé, de notre présent ou d’un futur qui se dessine sur les murs de la galerie.