ART | CRITIQUE

Rachel, Monique

PElisa Fedeli
@09 Nov 2010

La friche du Palais de Tokyo se transforme en une crypte où Sophie Calle expose une installation de textes et d'images inspirées par la mort de sa mère.

La friche du Palais de Tokyo sera totalement rénovée d’ici 2012. En attendant, une série d’événements permet de la découvrir. Le premier d’entre eux est l’exposition «Rachel, Monique» de l’artiste française Sophie Calle. L’architecture dépouillée, sa localisation en sous-sol et sa fraîcheur offrent un cadre idéal, proche du mausolée, pour exposer un travail de l’artiste sur le deuil.

Depuis plus de vingt ans, Sophie Calle se met en scène dans des situations autobiographiques, qu’elle a su teinter de fiction et d’humour. C’est la première fois que sa mère, décédée en 2006, inspire son œuvre. Dans La Filature (1981), elle ne tenait qu’un rôle anecdotique, qui consistait à engager un détective privé pour suivre sa fille. Dans Rachel, Monique qui porte ses prénoms, elle occupe la place centrale.

Sophie Calle a disséminé dans les moindres recoins de l’espace des vidéos, des photos, des objets et des textes, dont les dates de réalisation s’échelonnent entre 1990 et 2010. Ils se relient les uns aux autres comme un puzzle, telles les bribes d’un récit fragmentaire. Plus qu’un dernier hommage, il s’agit d’une narration où la fille tente de surmonter la nouvelle de la maladie, puis la mort et l’absence de la mère.

Comme pour Louise Bourgeois, le rôle thérapeutique de l’art est pour Sophie Calle une évidence. Art et vie privée se confondent. Dans Prenez soin de vous, présentée à la Biennale de Venise de 2007, elle avait demandé à cent-sept femmes d’interpréter la lettre de rupture envoyée par son amant. Car le feu de la douleur, une fois partagée, commence à s’éteindre.

Le parcours débute par l’annonce de la maladie et l’espoir insensé de la guérison.
Directement gravés dans la matière et écrits sobrement en caractères d’imprimerie, les mots «cancer du sein» jalonnent les murs et le sol. De marbre ou de céramique, les supports évoquent les murs froids des hôpitaux, les plaques des pompes funèbres ou encore les ex-votos des églises.

Suit un ensemble mural de textes et de photographies, Lourdes, où l’artiste se met en scène dans un voyage que lui dicte une voyante. L’écriture est sobre, dans un style direct et précis. Sur le mode de l’enquête, Sophie Calle erre dans des lieux aux noms symboliques, comme Saint-Sauveur, et finit par se recueillir à Lourdes auprès de la figure miraculeuse de la Vierge.

Puis, vient le moment le plus douloureux du récit et de l’exposition: l’instant de la mort, celui-là même que tout le monde craint, repousse et cache. Au contraire, Sophie Calle choisit de l’affronter et tente de le fixer, sous la forme d’un texte intitulé Pas pu saisir la mort et de la vidéo Maman. On aperçoit dans cette dernière le visage de la mère, en cadrage serré, sur le lit où elle finira ses jours. Des proches chuchotent et contrôlent ses dernières respirations. La situation est insoutenable mais représentée sans impudeur.

Le dernier mot prononcé par la mère, «souci», est ensuite décliné sur tous les supports imaginables (aluminium, papier, plomb, feutre, porcelaine, etc.). Accroché aux murs, posé au sol, sur des tables de travail, sur des charriots, il envahit littéralement l’espace pour mieux exprimer l’indéfectibilité du souvenir.

Le troisième temps de l’exposition correspond à l’enterrement symbolique de la mère, dont est dressé un portrait exubérant et parfois humoristique. Des textes et des photos énumèrent ses goûts fantaisistes (Mozart, les vaches en peluche, les bonbons, etc). Celle «qui s’est appelée successivement Rachel, Monique, Szindler, Calle» est «morte de bonne humeur», apprend-on. De quoi alléger la noirceur des précédents épisodes.
Se rendre au Pôle Nord était l’un des rêves de Rachel. L’artiste réalise ce voyage, retracé dans une vidéo, et l’orchestre comme un rituel en promenant avec elle des objets métonymiques de la défunte.
Des formes symboliques semblent ensuite illustrer de possibles résurrections, comme cette ombre photographique ou encore cette girafe naturalisée prénommée «Monique».

Enfin, le parcours se clôt par des photographies grandeur nature de tombes portant la mention «Mother». Elles scandent le sol, telle une allée de cimetière que le spectateur doit longer. La tombe est une image récurrente dans le travail de Sophie Calle, depuis ses premières photographies de cimetières californiens (1978) jusqu’à la visite du caveau familial à Montparnasse dans La Filature (1981 et 2001).

Traduire la douleur intime causée par la mort: Sophie Calle réussit ce défi difficile, sans tomber dans des affects maniérés. Ses choix scénographiques servent son propos. De sa mère, elle a façonné de petites traces pour les laisser se perdre dans ce lieu immense. Hors d’échelle, il échoue à les mettre en valeur. Mais l’impression de vide qui en ressort n’exprime que trop bien l’échec de la mémoire à conjurer l’absence.

— Sophie Calle, Pôle Nord (détail), 2009. Caisson lumineux, plaque de porcelaine sable, photographie couleur, vidéo, écran, encadrement. Dimensions variables selon l’installation.
— Sophie Calle, Rachel, Monique, 2010. Photographies.
— Sophie Calle, Mother, 1990. Photographie sur aluminium, encadrement en fer. 60 x 40 cm.
— Sophie Calle, Souci, 2009. Vue de l’exposition «Calle Sophie», Bozar Bruxelles, 27/05/2009-13/09/2009

Publications
— Sophie Calle, M’as-tu vue, Editions du Centre Pompidou, éd. Xavier Barral, Paris, 2003.
— Anne Sauvageot, Sophie Calle, l’art caméléon, Presses universitaires de France, 2007.
— Cécile Camart, Une esthétique de la fabulation et de la situation: Sophie Calle 1978-2007, thèse, Université Rennes 2, 2007.