ART | CRITIQUE

Qui es-tu Peter?

PNouveau design pour le tramway de Nice
@04 Jan 2011

L'Espace Louis Vuitton expose treize artistes autour de cette question qui donne son titre à l'exposition: «Qui es-tu Peter?». Première réponse, incomplète comme il se doit mais déjà éclairante, Peter n'est autre que Peter Pan; figure célèbre du roman fantastique de James Matthew Barrie dont l'humour britannique ne cache pas toujours la douloureuse origine.

L’Espace Louis Vuitton expose treize artistes autour de cette question qui donne son titre à l’exposition: «Qui es-tu Peter?». Première réponse, incomplète comme il se doit mais déjà éclairante, Peter n’est autre que Peter Pan; figure célèbre du roman fantastique de James Matthew Barrie dont l’humour britannique ne cache pas toujours la douloureuse origine. L’auteur, qui a perdu son frère pendant l’enfance, tenta de lui ressembler et de conserver une allure adolescente à l’âge adulte.
Son personnage perd, quant à lui, sa mère et part se réfugier à Neverland où il restera un enfant à l’abri de ces grands condamnés à s’avancer vers l’inéluctable fin.
Peter Pan exprime donc la difficulté du deuil chez l’enfant et la peur de la mort à venir. Mais ce sujet grave s’allège par la solution que propose ce jeune héros qui prône le fantastique et l’imaginaire pour contrôler les émotions douloureuses.

Ce n’est pas un hasard si cette exposition est initiée par une psychanalyste, Annabelle Gugnon, également critique d’art, qui a invité les commissaires d’exposition et l’Espace Louis Vuitton à rencontrer des artistes aptes à se réapproprier ce thème. Un thème complexe, mais évident en psychanalyse, qui relie traumatisme et ouverture à la création. Peter Pan est alors amené en sa valeur de roman initiatique confrontant à la peur de grandir.

Treize artistes donc pour treize univers bien distincts répondant tous aux mêmes enjeux avec plus ou moins de grâce. Tous invités à relier l’enfance et l’imagination, certains offrent un regard délibérément adulte, mais un adulte qui retrouve en lui les traces laissées par les lointaines et familières miettes de son enfance.

Jérôme Zonder dessine comme on tue, en griffant les murs, en les coupant. Dans un clair-obscur cru, le couloir circulaire de l’Espace Culturel Louis Vuitton se transforme en forêt jonchée de cadavres ou de corps endormis emplissant le sol, les murs, le plafond. Ces corps perdus en forêt s’accumulent et dessinent une proximité troublante entre charnier et étreinte. L’artiste réveille ainsi les peurs primitives, la forêt où se perdent les héros et héroïnes des contes de fées avant d’en trouver l’issue. Mais en utilisant des représentations ambiguës, des corps à la fois brisés et sexués, Zonder nous éloigne de l’enfance tout en montrant que les peurs qui la représentent ne nous quittent jamais.

Lothar Hempel mixe et construit des objets multiples, des rencontres fortuites. Mélangeant des objets et des images souvent extraites du cinéma, des arts populaires, il dessine le rêve et joue avec la mémoire. Ces éléments disparates alors associés touchent aux fantasmes des mondes oniriques, mais familiers. En empruntant des images préexistantes et héroïques, l’artiste nous ramène aux premiers émerveillements de ces images spectaculaires. Il les fait ressurgir dans notre mémoire tout en les lavant de toute convention par leur nouvelle association à différents objets comme un bateau. C’est donc par ce jeu d’association et de réminiscence, qu’il trouve le chemin de nouveaux mondes comme les enfants qui projettent sur les objets certains pouvoirs…

L’exposition «Qui es-tu Peter?» est parfaitement portée par une réelle, et rare, réussite scénographique. Profitant des méandres labyrinthiques de l’Espace Louis Vuitton, le visiteur se croit souvent perdu, mais toujours pour mieux se laisser entraîner d’une œuvre à l’autre comme pris dans un mécanisme complexe dont la principale qualité est de renforcer la question posée.
Mais qui es-tu donc Peter? Berceaux de mondes imaginaires parfois tendres et oniriques et parfois cruels et inquiétants, les différentes étapes de l’exposition montrent une richesse de formes dont l’articulation passe étonnamment bien. Cette scénographie parvient à nous plonger dans un monde sensoriel à fleur de peau en sollicitant presque tous les sens.
La vue est perturbée par les jeux de miroirs et de réverbérations des photographies de Melonie Foster Hennessy. Soixante images de son fils montrent un Peter toujours inchangé, ignorant du passage du temps.
Diffusées en diaporama à travers un ingénieux système de miroirs, ces images de l’enfance indéfectible s’articulent avec celles d’une Wendy vieillissant jusqu’à exploser en poussière d’étoile. Accédant, par ces techniques, à un détachement spatial, ces photos semblent suspendues dans le vide, déchirant de leur obscure lumière le noir dans lequel nous sommes plongés. Nous sommes alors comme pris de vertiges dans un espace sans repères où les images se succèdent rapidement marquant dans leur transition un effet de kaléidoscope.

Le Scribble de Michel François nous renvoie aux limbes d’un cheminement intérieur que nous pouvons retracer comme un enfant qui gribouille. Cette sculpture constituée de tubes d’aluminium plâtrés, recompose en trois dimensions les gribouillages impulsifs qui tracent le cheminement de nos gestes, de nos doigts cherchant à remplir l’espace comme pour le toucher, le contrôler même de façon anarchique et insaisissable.

Avec son Pelomorphe, peluche géante et douce, Nicolas Julliard s’invente un rite à la fois funéraire et initiatique. La peluche est plongée dans l’océan Indien là où les coraux recouvrent une coulée de lave. L’artiste fait grandir ce jouet, fait mourir l’enfance avec douceur et nous plonge dans l’océan devenu berceau étrangement inquiétant. Les couleurs très douces, cet univers bleu et blanc, les volutes des poils synthétiques de la peluche bercés par l’eau et la musique obsédante, nous plongent dans ce rituel. C’est surtout l’ouïe ici qui nous retient, qui nous empêche de nous libérer de ce cocon où l’on ne peut pas respirer et qui pourtant nous enveloppe comme le souvenir impossible du lointain liquide amniotique.

En plongeant nos corps dans ce labyrinthe sensoriel, en nous confrontant au merveilleux tour à tour tendre et cruel, «Qui es-tu Peter?» nous invite à l’introspection. Et si Peter incarnait une part d’inconscient, cette part de nous-mêmes agissant à notre insu et qui serait à l’origine de l’impulsion créatrice.

— Bas Jan Ader, In the search of the Miraculous, 1975
— Andreas Angelidakis, Mirrorsite CircleFour, 2002
— Giovanni Anselmo, La Mia Ombra Verso L’Infinito Della Cima Dello Stomboli Durante L’Alba Del 16 Agosto 1965, 1965-2000
— Tïa-Calli Borlase, Sculptures membranes de voyage Preah Kahn, Cambodge, 2006
— Laurent Tixador et Abraham Poincheval, Horizon moins 20, 2008