ART | CRITIQUE

Portrait d’un collectionneur en 7 pièces majeures

Ancien président des Amis du Palais de Tokyo et actuellement membre du Comité Technique du Frac Aquitaine, ce fin connaisseur de l’Art Conceptuel et Minimal s’engage depuis de nombreuses années auprès des artistes. Il les suit et fait vivre leurs œuvres au sein de son appartement du XIe arrondissement, via des accrochages temporaires confiés depuis trois ans, à des commissaires invités.

Découvrir une collection à travers sept œuvres-clés ne se veut pas un exercice exhautif. Cette délicate opération consiste à réaliser un choix, tout comme le collectionneur d’hier et d’aujourd’hui au moment de l’acquisition d’une œuvre. Une trame indicielle se dessine à travers quelques temps forts. Le mystère demeure pour un regard libéré de tout carcan. C’est ainsi que Daniel Bosser, collectionneur privé, a conçu son corpus d’œuvres. Claude Rutault, Joseph Kosuth, Lawrence Weiner, Nicolas Chardon, Evariste Richer, Philippe Cazal, IFP, Vincent Lamouroux… nombreux sont les artistes contemporains ayant passé le pas de sa porte pour prendre place, à travers leurs œuvres, dans son entrée, son salon ou sa salle à manger.

Célia Englert. Remontons à la genèse de votre collection, avec Joseph Kosuth. Artiste conceptuel phare de la scène américaine, ce dernier questionne dès 1965, via la pièce historique One and Three Chairs (1965) le langage comme médium. La pièce Earth (1966) acquise par Daniel Bosser, est la plus ancienne des œuvres de sa collection.
Daniel Bosser. Cette pièce appartient à la série des Blow-Up, c’est-à-dire un agrandissement photographique d’une définition de dictionnaire. Série donnant à lire entre autres des définitions de la mer, de la terre, d’une couleur mais aussi de matières, d’objets et de concepts. Earth ouvre un champ des possibles. Le concept évoqué devance le support pour se matérialiser à travers de multiples interprétations. La simple photographie d’une définition, plaquée au mur de la salle à manger du collectionneur intègre donc sa thématique minérale et devient par le biais du cheminement intellectuel du visiteur une image.

Si cette pièce philosophique ancre votre collection dans la mouvance de l’Art Conceptuel, elle annonce également une des caractéristiques essentielles de votre démarche: un désir d’acquérir des œuvres de prime jeunesse.
Daniel Bosser. Les œuvres que j’ai achetées à partir des années 1980 sont acquises au moment de leur création. C’est un choix délibéré de ma part de m’intéresser à l’art qui est en train de se faire, même si beaucoup de ces pièces sont aujourd’hui devenues historiques. Claude Rutault, Philippe Cazal, Ange Leccia, IFP, Michel Verjux, Véronique Joumard… je les suis depuis leurs premières années. En collectionnant des artistes de la même génération que la mienne, je prends certes davantage de risques mais j’explore des champs nouveaux de la création, d’où mon plaisir intellectuel.

On pourrait même dire avant-gardiste. C’est ainsi que votre passion pour l’art conjuguée au présent et tournée vers le futur place votre collection au cœur de l’actualité. On pense, entre autres, à l’artiste Evariste Richer que vous suivez depuis 5 ou 6 ans déjà et que l’on retrouve nominé au Prix Marcel Duchamp 2014. Monumentale, la dernière de vos acquisitions intitulée Cumolonimbus Capillatus Incus (2008) prend la forme d’un dé géant, composé de 8000 dés miniatures soit 75 kg (le poids d’un corps humain).
Daniel Bosser. A la fois fragile et solide, l’ensemble de ces dés est le fruit du hasard dans la manière dont ils ont été disposés les uns à côté des autres sans qu’ils ne soient fixés. Si la pièce est renversée par accident et reconstruite, sa nouvelle version ne sera plus jamais la même. J’y vois pour ma part, une métaphore de l’existence, soumise au hasard.

Echanger avec les artistes sur le long terme, penser l’environnement de l’œuvre, son interaction avec ce dernier… Vous n’avez de cesse de réinventer vos acquisitions, en les faisant participer à différentes expositions, en intervenant sur leur accrochage ou en collaborant directement avec artistes et commissaires afin de les révéler. Multiple, cet engagement s’illustre, entre autres, avec l’œuvre Pile à terme G — définition-méthode n°168 (1987) de Claude Rutault, un ensemble de plusieurs toiles de nombre et formats variables à prendre en charge et actualiser selon un protocole décrit dans le certificat de la pièce.
Daniel Bosser. Avec Pile à terme, le collectionneur avait le choix d’attendre 5, 10, 15 ou 20 ans avant de pouvoir actualiser l’œuvre et en fonction du délai d’attente le plus éloigné de la date d’acquisition, le prix de l’œuvre était moins élevé. Ce rapport joueur avec le temps et l’œuvre crée un va et vient entre le désir de posséder l’œuvre en l’actualisant au plus vite ou au contraire de la laisser «en devenir». Avant la date d’actualisation conclue entre Claude Rutault et moi-même les toiles ont été présentées sur des étagères à l’exemple de livres qui une fois la période d’attente aboutie (10 ans) ont été présentées, pour celles que j’avais choisies, et peintes de la même couleur que le mur sur lequel elles ont été accrochées. Les autres restant sur le sol en pile, comme visible sur la photo, et en attente de nouvelles actualisations potentiellement infinies.»

On peut également citer le projet AMZ de Claude Rutault que vous avez initialisé dans les années 1980 et que vous réactivez aujourd’hui. Celui-ci se compose de trois ensembles: l’ensemble A comprend 100 toiles brutes non peintes de différents formats conservées au Frac des Pays de la Loire depuis le début des années 1988, année de la première actualisation. C’est l’ensemble matriciel et générique. L’ensemble M est quant à lui un collectif intermédiaire de collectionneurs privés ou public pouvant impliquer jusqu’à 100 membres. Le principe de fonctionnement relève d’un protocole comme pour les autres définitions-méthodes de Claude Rutault. Tout collectionneur ou «preneur en charge» souhaitant acquérir une toile du groupe A se doit de l’actualiser à son domicile en la reconstruisant. La taille de la toile acquise sera définie par deux paramètres: la date à laquelle le collectionneur entre dans le dispositif et la distance séparant le lieu A du lieu d’habitation du collectionneur.
Daniel Bosser. Sous des aspects ludiques ces deux facteurs de mise en perspective de la peinture mettent en lumière des notions au cœur de la démarche du projet et dans lesquelles je me retrouve: la temporalité et l’espace, la notion d’œuvre ouverte, sans fin, mouvante, sans cesse interprétée et remettant en question l’utopie de l’œuvre finie et totale. Naissent aussi des concepts de maillage, de réseau, car si le collectionneur change de lieu entre temps et qu’il se rapproche du point A ou s’en éloigne, il réalisera une nouvelle actualisation par rapport à l’endroit où il se trouve. Une toile sociale se dessine ainsi entre les collectionneurs invités à informer Claude Rutault et moi-même de ces changements en envoyant descriptifs, photographies, commentaires… L’on peut parler alors de liens sociaux autour de la peinture.

Autre exemple de votre implication dans la vie de l’œuvre: votre rôle de commissaire. Si vous suivez depuis longtemps le travail de l’artiste français Philippe Cazal, vous avez également été invité à exposer son projet Retour en avant, Slogans (2004) dans la galerie Darthea Speyer. Dans la lignée de l’américaine Barbara Kruger, Philippe Cazal s’approprie les messages publicitaires pour questionner les frontières entre art et publicité, une problématique abordée également par le Centre Pompidou avec l’exposition «Art & Pub/art et publicité 1890-1990», manifestation pour laquelle vous avez prêté des œuvres de l’artiste.
Daniel Bosser. Avec Slogans, Cazal s’approprie et réactive certains messages forts de mai 68 en scindant les phrases pour les rendre incompréhensibles au premier abord. Le spectateur cherche rapidement leur signification et reconstitue petit à petit le sens des slogans. On retrouve des slogans bien connus de cette époque tels: «L’imagination au pouvoir» ou bien encore «Ni dieu, ni maître». Ces inscriptions sérigraphiées sur des plaques en métal émaillées, rappelant celles utilisées dans le monde de la publicité, questionnent le langage dans sa relation à la réalité en abordant le dit et le non dit, le visible et l’invisible, le sens caché, le sens apparent des choses. Le rendu graphique est très fort en raison des couleurs contrastées mais l’œuvre ne s’arrête pas là. Elle joue sur la sérialité et la dimension répétitive du message publicitaire et des processus de reproduction propres à la publication.

Actuellement, on retrouve chez vous un accrochage inédit que l’on doit cette fois-ci à l’artiste conceptuel et collectionneur Mathieu Mercier. Le commissariat de l’accrochage précédent avait été confié à Antoine Huet, étudiant en cours de maîtrise en Arts Plastiques. Tout y est, une pièce monumentale du collectif IFP traduisant votre engagement auprès de la génération des années 1980, encadrée par deux pans de murs habités de Claude Rutault, l’un des artistes les plus représentés dans votre collection. L’œuvre Earth du conceptuel Kosuth fait face aux pierres/ressorts suspendus de Véronique Joumard dans la salle à manger ainsi qu’à une sculpture en parpaing de Raphaël Zarka et une date painting d’On Kawara.
Daniel Bosser. L’œuvre Grande Surface d’IFP n’avait jamais été actualisée dans cet appartement. C’est un pan de mur rectangulaire peint en bleu ciel comme un écran de cinéma, avec dans le coin inférieur droit le logo IFP comme un générique ou un copyright et à côté du logo est fixé un strapontin de métro. Ce strapontin est replié en attente du visiteur qui choisira ou non de s’y asseoir pour entrer dans l’écran ou dans le film et passer du statut de spectateur au statut de figurant. IFP comme beaucoup d’artistes de la scène des années 1980 (Philippe Thomas, Philippe Cazal, Jenny Holzer, Ange Leccia, Barbara Kruger, Marylène Négro…) a intégré dans ses œuvres les codes de l’iconographie des médias et l’esthétique de la publicité, de la mode, du design, du cinéma…

L’ensemble des œuvres exposées dans votre appartement côtoient du mobilier signé Charlotte Perriand, Georges Nelson, Martin Szekely ou encore les frères Campana. Art et design semble se rejoindre pour ne faire plus qu’un. Le tunnel semblant relier ces deux pôles est proposé par l’œuvre de Mathieu Mercier datent de 2012: Sans titre – Tunnel – Réveil. Ici, les objets usuels, un réveil et un nuancier de couleurs, posés sur un socle en corian, deviennent des objets d’art se chargeant de multiples significations.
Daniel Bosser. Cette pièce fait partie de la série des Sublimations et suggère différentes possibilités de lecture, un jeu entre différentes interprétations. Dans ce cas précis, on observe le rapprochement de deux objets qui d’apparence n’ont aucun lien, un nuancier et un réveil que l’artiste réunit de façon intuitive. Un réveil faisant presque penser à un ready-made élevé au statut de sculpture posé sur ce socle et pourtant issu de la sphère du design. Le nuancier quant à lui peut se présenter comme un simple échantillon de couleurs, rappeler un tunnel allant vers la lumière ou bien une succession de sphères célestes. Chacun y projette son imaginaire, jusqu’à pour certains à y trouver des références avec l’entrée du paradis du tableau de Jérôme Bosch. Pour ma part j’y vois une infinité de constructions mentales à explorer lors de chaque rencontre avec la sculpture. De plus, la notion temps-espace est là encore présente comme dans beaucoup d’autres œuvres de cet accrochage.

Quels sont les collectionneurs qui vous semblent proches de votre démarche ?
Daniel Bosser. Les Billarant, les Gensollen ou les Salomon.