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Plus que vrai

PCaroline Pillet
@12 Jan 2008

Seize jeunes diplômés 2004 de l’École nationale supérieure des beaux-arts. Leur attention aiguë et critique au réel s’exprime au travers de thèmes très actuels: immigration, publicité, vie urbaine, culture populaire, productivité.

L’exposition «Plus que vrai» à l’École nationale supérieure des beaux-arts regroupe les œuvres récentes des seize jeunes diplômés 2004 (avec félicitations du jury). Leur attention au réel s’accompagne d’une conscience aiguë et critique qui s’exprime au travers des questions comme l’immigration, la publicité, la vie urbaine à travers le graff, la culture populaire détournée, la productivité. Elle témoigne aussi d’un héritage revendiqué du néo-conceptualisme, du Bauhaus, du détournement, etc.

En parcourant l’exposition, on entre, pour chaque artiste, dans un univers qui fonctionne et qui fait sens. La cohérence interne de chaque imaginaire ou du réel mis en scène, permet d’appréhender l’exposition comme autant d’alvéoles différentes qui dessinent un paysage contemporain pertinent.

L’œuvre de Cyril Dietrich Les Trois gorges se présente elle-même sous la forme d’un triptyque de panneaux faits d’alvéoles naturelles. Chacune est travaillée de façon à ce que l’assemblage des panneaux laisse percevoir un dessin : celui du projet du barrage des Trois Gorges sur le fleuve Xangzi en Chine. Organisation de la nature et organisation humaine s’y côtoient dans une relation tendue entre nature et vie humaine.

La vision politique est un autre aspect fondamental du travail de certains artistes. Hélène Tilman présente deux œuvres : la série de photographies Portraits aux cicatrices et une vidéo Atou et Yassine. Tous les modèles de ses portraits portent des cicatrices sur le visage. Quant à son film, il retrace l’amour contrarié de Yassine, jeune Français d’origine africaine, et de Atou, jeune Nigérienne sans papiers qui, après avoir rencontré Yassine au Niger, décide de le suivre en France.
S’ensuit une histoire shakespearienne. Yassine et Atou veulent se marier mais la mairie leur refuse ce droit. Yassine est rappeur, Atou, technicienne du son au Niger, ne peut travailler en France. Film fort, rythmé par la très belle musique de Yassine et par ces voix qui n’ont pas habituellement le pouvoir de parler, maintenues dans le silence par une politique de l’immigration injuste. Cicatrices invisibles sur le visage mais qui transparaissent dans ces parcours de vies devenus malheureusement si banals et auxquels Hélène Tilman redonne son et légitimité.

Elise Delattre, différemment mais avec cette même attention à l’absurdité contemporaine, présente Feed Back, installation de deux énormes silos à grains, remplis de blé. Ces deux silos sont reliés par deux vis sans fin, c’est-à-dire qui tournent par intermittence mais sans aucun autre effet que celui de tourner sur elles-mêmes sans utilité.
Critique de la productivité aveugle. Système circulaire qui effectue une révolution dans le sens premier du terme : tourner sur lui-même, c’est-à-dire finalement revenir au même. Système qui rend fou.

Face à ce constat d’un piétinement du réel, des artistes comme Guillaume Vellard se tournent vers une esthétique du détournement fictionnel et la création d’un monde de cinéma.
En exergue de son travail, figure cette citation de Terry Gilliam : «Il n’y a rien de pire que d’approcher de près quelque chose qui ressemble à une forme de rêve cinématographique et de voir tout s’effriter, devant ses yeux irrémédiablement».
L’artiste joue lui-même plusieurs rôles dans sa vidéo Anatomie d’un échec. Libertin, artiste, cinéaste, acteur, Guillaume Vellard devient une sorte d’anti-héros contemporain pris dans un jeu étourdissant entre réel et fiction. Son film est parcouru de citations cinématographiques comme ce passage de la bande son de Jules et Jim de Truffaut où Jeanne Moreau explique à Jim sa relation compliquée avec Jules. Loin d’être un échappatoire dans la fiction, le travail de Guillaume Vellard est un détournement amusé et ironique d’un réel déréalisé.

Or, le thème de la déréalisation, dans ces œuvres «plus que vraies» est une problématique très importante. C’est tout le paradoxe d’une réalité aux prises avec elle-même. Comment redonner au réel une signification pertinente si ce n’est de combattre sur son propre terrain ? A quoi sommes-nous confrontés aujourd’hui ? A un flux incessant de données et de vies qui se perdent dans une indifférenciation de plus en plus grande.
Ces artistes, chacun à leur façon, tentent de redonner consistance au réel dans ses points de rupture et de contradiction. Et n’est-ce pas finalement le rôle de l’art que de nous confronter à nos certitudes et notre confort intellectuel ?