ART | CRITIQUE

Performance TV

31 Mai - 22 Juil 2018
PJessica Boucher-Rétif
@13 Juil 2018

L’exposition « Performance TV », présentée à la Maison d’art Bernard Anthonioz, emprunte son titre à des performances vidéo historiques d’Esther Ferrer qui interrogeaient la pertinence d’associer les performances avec la TV. La question est mise en résonance avec des œuvres contemporaines d’artistes-femmes.

L’exposition « Performance TV », présentée à la Maison d’art Bernard Anthonioz, emprunte son titre et son questionnement à des performances vidéo historiques d’Esther Ferrer. Comment associer performance et TV ; comment combiner une action vivante et aléatoire avec une image enregistrée, donc contrôlée et figée ? Des œuvres d’artistes-femmes contemporaines — Cally Spooner, Laure Prouvost, Lidwine Prolonge, Anna Byskov, Hélène Delprat et Tacita Dean — mises en résonance avec des performances vidéo d’Esther Ferrer témoignent de la pertinence actuelle de sa réflexion sur les rapports entre l’image et l’action, entre l’art reproductible et l’art éphémère, mais aussi sur l’utilisation des images, et sur la place du corps, notamment celui des femmes.

Autoportrait dans le temps, un work in progress

La série photographique Autoportrait dans le temps, un work in progress réalisé par Esther Ferrer entre 1981 et 2014, ouvre l’exposition : des images de petit format, imprimées sur un support en accordéon, se répartissent entre deux suites. La première suite se compose de portraits en noir et blanc de l’artiste pris à divers moments de sa vie ; la seconde se compose de portraits formés à partir de moitiés des premiers réassociées aléatoirement, déployant une multitude étourdissante de visages à la fois identiques et démultipliés à l’infini. Dès l’entrée s’affirme ainsi un traitement critique de l’image, une volonté de la bousculer, de contrecarrer sa tentation du beau, mais aussi d’afficher le corps dans sa présence physique, marquée par le temps.

Dans la succession des salles de l’exposition chacune des artistes interroge, à partir de sa propre démarche, la problématique exprimée par Esther Ferrer.

Esther Ferrer : critique en acte de la vidéo et des médias

Performance TV est le titre d’un ensemble de performances qu’Esther Ferrer a réalisées en 1983 et 1984 dans le cadre de festivals de vidéo en Espagne. Alors qu’elle refusait habituellement d’utiliser la vidéo qui, selon elle, était trop artificielle et trop marchande pour s’accorder avec sa pratique de la performance, elle a exceptionnellement accepté de lier l’une et l’autre, avec ce choix de faire de la vidéo un performer.

Ainsi, dans la performance de 1983, Esther Ferrer dialogue avec deux écrans qui diffusent des images préenregistrées d’elle-même en train de parler face à la caméra. Au fil de la performance, Esther Ferrer s’adonne à des actions de plus en plus absurdes, allant jusqu’à recouvrir ses yeux et sa bouche avec des morceaux de scotch noir collés sur les écrans pour exprimer sa critique de la vidéo et des médias, en opposant à l’enregistrement figé et répétitif la présence vivante du corps et de l’action.

L’exposition présente une réanimation de la performance originale : les images vidéo ont été numérisées tandis que l’action est restituée par des maquettes créées pour l’occasion par Esther Ferrer. On retrouve dans les deux performances vidéo la proximité d’Esther Ferrer avec le mouvement Fluxus : le caractère indissociable de l’art et de la vie, le refus du beau, l’humour et la dérision, le caractère éphémère et expérimental des œuvres et l’intégration du public.

Les installations de Cally Spooner et de Laure Prouvost

Dans son installation Failed British Silver, Cally Spooner retransmet par l’image et le son le stress qui l’a incitée à quitter Londres pour Athènes, afin d’échapper aux effets délétères du néolibéralisme : l’oppression des corps, les atteintes à l’individualité et à la créativité, la financiarisation des émotions.

L’humour, l’articulation entre vidéo et action, et le retournement féministe des stéréotypes présents dans les œuvres d’Esher Ferrer, trouvent un écho dans l’installation Looking At You, Looking At Us de Laure Prouvost. Une vidéo projetée dans un cadre de style classique en tapisserie de Flandres, présente Laure Prouvost nue qui mime la pose et l’acte du Manneken Piss. La vidéo oppose l’artisanat de la tapisserie traditionnellement perçu comme féminin et le numérique associé au masculin. L’autofilmage est un moyen de mettre en tension l’image, de dévoiler ses codes et d’assurer son intégration dans le réel.

Lidiwine Prolonge et Anne Byskov : faire corps avec la Maison d’art Bernard Anthonioz

Les œuvres réalisées in situ sont nombreuses, mais plus rares sont celles qui sont intimement liées au lieu qui les accueille. Les œuvres de Lidiwine Prolonge et d’Anne Byskov font corps avec la Maison d’art Bernard Anthonioz qui est un lieu singulier, à la fois ancienne habitation, espace d’exposition, atelier de production artistique, parc aux arbres centenaires, bibliothèque et maison de retraite pour artistes.

Lidiwine Prolonge a collecté des objets dans le grenier de la maison et réalisé des vidéos et une œuvre sonore ; Anne Byskov a effectué une performance et conçu une installation ; l’une et l’autre entremêlent avec le présent des bribes de la mémoire du lieu et des deux sœurs qui l’ont habité. Deux sœurs qui incarnent la problématique de l’exposition, l’une par son homosexualité qu’elle dut cacher et l’autre par son activité d’artiste peintre, à une époque où le rôle des femmes dans l’art se limitait souvent à celui de modèle. Le corps se perd dans un labyrinthe mental entre absence et présence, réel et fiction, représentation et action, dédoublement, réminiscences…

La performance incarnée par le rituel de la projection

Le corps, ou plutôt les corps, se font les réceptacles des voix des morts dans le film Un chevalier couvert de cendre d’Hélène Delprat, qui tisse lui aussi des liens entre passé et présent à travers des saynètes où se mêlent autofilmage et performance.

Dans le film Event For A Stage de Tacita Dean, la performance, qui n’est guère que suggérée dans l’exposition, s’incarne par un rituel de projections à heures fixes et de rembobinages de la pellicule 16 mm. Tiré de performances publiques, le film assure un face à face complexe entre l’artiste, un acteur et le public, où il est question de la relation entre la parole, l’image, le corps et le regard, qui traverse l’ensemble de l’exposition.

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