ART | CRITIQUE

Nul si découvert

PCéline Piettre
@23 Juil 2011

Fin 2009, au Plateau, s’ouvrait avec «La Planète des signes» le 1er épisode du cycle «Érudition concrète», une aventure intellectuelle et muséographique explorant les relations entre art et savoir. Aujourd’hui, avec «Nul si découvert», son commissaire Guillaume Désanges en organise l’escale finale, sans doute l’étape la plus convaincante du voyage…

Des quatre expositions qui ont composé le programme «Érudition concrète», l’exposition «Nul si découvert» est à la fois le projet le plus accessible, en termes de présentation et de choix des œuvres, et le plus sibyllin. Le dépouillement de l’espace répond aux thèmes abordés, qui tournent autour de l’idée d’un art-mystère, hermétique mais ouvrant de par sa nature volatile sur une pluralité de possibles. Or les eaux qu’on croyait d’abord cristallines se troublent progressivement en un dégradé ténébreux.

Chaque œuvre présentée se dérobe en partie à nos sens (vue, ouïe, toucher) et à notre intelligence, annihilant l’essence même de l’exposition: celle d’exhiber, de donner à voir. «Nul si découvert» est une devinette sans solution, une intrigue privée de dénouement. A la limite du visible, comme la phrase du tableau de Rémy Zaug Quand fondra la neige où ira le blanc (2002-2003), écrite en blanc sur fond blanc, ce qui nous est montré a une réalité douteuse et double, et par extension un potentiel fictionnel infini. Quel objet dissimule la couverture de laine de L’Enigme d’Isidore Ducasse de Man Ray? D’où provient le léger tintement que l’on entend en secouant A Bruit secret de Marcel Duchamp? Depuis la création du ready made en 1913, le mystère reste entier. Le secret a ici un caractère irrésolu et crée une tension, un désir inassouvi avec lequel on devra cohabiter durant toute l’exposition.

En manifeste de cet art «impraticable», se dresse la très belle œuvre d’Ann Veronica Janssens, Absence d’infini. Sculpture cubique composée de miroirs tournés vers l’intérieur, elle propose l’expérience d’une réflexion démultipliée, d’une mise en abîme totalement et irréductiblement soustraite à notre regard. L’inaccessibilité de l’œuvre est la condition de son existence. Sa découverte entrainerait sa destruction immédiate, comme dans l’extrait de Roma de Fellini qui montre l’effroi d’une équipe d’archéologues devant la désagrégation inéluctable d’une fresque romaine exposée à l’oxygène. A lui seul, le film articule le discours autour d’un paradoxe: celui d’une réalité qui se révèle en même temps qu’elle se dissout. Autant de joyaux impénétrables, qui semblent n’exister que pour eux même.

Mais l’une des réussites de l’exposition, davantage que sa problématique, est surtout l’intelligence de son parcours. Au fur et à mesure que l’on suit le fil de trame tissé par Guillaume Desanges, les mailles se resserrent pour dessiner un réseau dense et complexe. A la simple entrée en matière d’un art insaisissable, au sens littéral et figuré, à l’image de la boite de peinture entourée de lames de rasoir de Daniel Pommereulle (Objet hors saisie, 1965), s’ajoutent progressivement des couches supplémentaires, des ambigüités qui culminent dans la dernière salle consacrée au travail d’Anna Maria Maiolino.
Peu connue en France, et qu’on a plaisir à découvrir au Plateau, cette artiste d’origine italienne résidant au Brésil déploie une œuvre polymorphe à base de dessins, de vidéos et de performances, qui floute définitivement les frontières entre existant et non existant, dehors et dedans, ouvert et fermé. Un sabotage sensible des catégories rationnelles.

Ainsi, clôturant les commissariats de Guillaume Desanges au Plateau, «Nul si découvert» est une fin ressemblant à une impasse, le comble d’un cycle sur la connaissance qui nous révèlerait un art méconnaissable.
La scénographie se fait d’ailleurs l’écho de ce paradoxe, chaque œuvre étant éclairée par un halo lumineux tout en restant insondable. A priori déceptive, la proposition dit incontestablement quelque chose de notre réalité, de son caractère indéchiffrable. «Ainsi ce n’est pas l’art qui serait incompréhensible mais il donnerait forme à l’incompréhensibilité du monde». Et ce par un silence des plus éloquents, aux résonances métaphysiques, qu’on se ne lasserait pas d’écouter.

Œuvres
— Bas Jan Ader, I’m too sad to tell you, 1971. Film, projection
— Alighiero Boetti, Per filo e per segno, 1990. Stylo à bille sur papier marouflé sur toile
— Coop Himmelblau, Basel Contact, 1971. Tirages photographiques
— Ryan Gander, Latent Lament, 2008. Tirage photo protégé de la lumière dans un
sac en polyuréthane
— Jiří Kovanda, Pure and Clear (On the opening I was putting sweets into pockets of bags of visitors secretly), 3 mai 2007. Trafo. Photo N&B, texte sur papier
— Ann Veronica Janssens, Absence d’infini, 1991. Sculpture miroir. 72 x 72 x 72 cm
— Joseph Grigely, Remembering is a difficult job but somebody has to do it, 2004. Installation.
— Julien Loustau, Sub, 2006. Nouveaux médias, vidéo
— Marcel Duchamp, À bruit secret, 1916-1964. Ready-made aidé : ficelle, laiton, vis.
— Daniel Pommereulle, Objet hors saisie, 1965. Boîte de peinture en métal, lames de rasoirs
— Man Ray, L’Énigme d’Isidore Ducasse, 1920 (remade 1972). Machine à coudre, laine, ficelle
— Anna Maria Maiolino, série «Fotopoemaçao (Photopoèmaction)», É o que sobra (Que reste t-il ?), 1974. Photo analogique, impression numérique.
— Anna Maria Maiolino, série «Fotopoemaçao (Photopoèmaction)», Entrevidas (Entre deux vies), 1981. Photo analogique, impression numérique.