ART | EXPO

Mythes et poésie du vide

17 Mai - 28 Juin 2008
Vernissage le 17 Mai 2008

Kader Attia présente une série de recherches sur la notion de l’engagement politique à travers l’art, à la lumière de l’obscurantisme dont font preuve certains gouvernements, et à travers la notion de vide. Abreuvée par la poésie, son oeuvre n’en oublie pas moins sa portée éminemment politique.

Kader Attia
Mythes et poésie du vide

A l’occasion de mon exposition à la Galerie Anne de Villepoix, je présente une série d’oeuvres qui illustrent mes recherches sur la notion de l’engagement politique à travers l’art.

Malgré un intérêt à l’égard des questions politiques dans l’art, mon travail tend à s’acheminer vers un regard plus critique sur la légitimité d’une telle démarche. En effet, plus j’investis ces questions, plus les limites du discours politique dans  l’œuvre d’art m’apparaissent évidentes. Elles me semblent à la frontière de l’incontournable pragmatisme de la réalité sociale.

Trop souvent contenues dans leur forme, les velléités militantes de l’art engagé peinent à sensibiliser durablement la société sur ses dysfonctionnements. Même si pour certains, informer le public sur le monde dans lequel ils se meuvent, à travers l’art, est déjà une vertu suffisante de l’art engagé. Mais n’est-ce pas plutôt une forme hybride du journalisme ? En fait, il semble que l’art, comme d’autres activités humaines, soit à l’image de la société. Dans notre monde des « mass medias » où une information chasse l’autre, la lecture de ce qui nous en est transmis ne se fait jamais au futur. Tout est vécu dans l’instant. “Nous avons tué le futur”, nous dit Edgar Morin.

Depuis quelques décennies, et particulièrement depuis le 11 septembre, quelle que soit leur religion, leur culture ou leur race, les peuples se préoccupent plus que jamais du passé. Les gouvernements musulmans, juifs et chrétiens se tournent vers le passé pour légitimer leurs actes présents. L’exemple le plus récent de ce retour au passé est celui des Républicains conservateurs aux Etats-Unis, qui souhaitent que le Créationnisme soit à nouveau la référence à l‘école, pour expliquer la vie.
Ils considèrent que Charles Darwin et ses théories sur l’origine des espèces sont blasphématoires.

La fin des idéologies ; le communisme tel qu’il a été pendant presque un siècle et les failles du système capitaliste, aussi bien sociales qu’environnementales, sont à l’origine d’une perte de confiance en la « promesse d’un avenir meilleur ». Cela se traduit par un vide dans notre désir de se projeter dans le futur.

Dans l’installation Ghost (moulages de forme humaine vides en papier aluminium), le référent politique du vide (son “histoire”, pour reprendre un terme cher à Foucault) coexiste avec sa forme poétique.
Cette notion du vide s’exprime de façon spatio-temporelle : elle existe dans l’espace contenu par l’oeuvre et contenant celle-ci. En outre, cette notion du vide existe aussi dans le temps. Celle-ci est liée à la fragilité du matériau, le papier aluminium. J’ai utilisé ce médium pour donner á voir et à penser la notion éphémère de cette oeuvre comme une rupture dans le temps. Une faille temporelle qui est une métaphore d’un autre vide, un vide temporel. L’oeuvre « Ghost » est une synthèse de ma réflexion sur l’existence d’une frontière entre l’art politique et la réalité quotidienne.

Dans les années 1950, la France est en pleine période de décolonisation. La réalité de ce contexte sociopolitique agité, peu après la seconde guerre mondiale, a amené certains artistes à se poser les questions du vide et du plein. Certains ont rempli des espaces d’art (Arman, »le plein » en 1960), d’autres ont décidé de les vider (Yves Klein, l’exposition dite « du vide » en 1958). Comme l’écrit mon amie l’historienne d’art Nuit Banai : “dans un contexte français, si on pense à l’utilisation du vide dans l’oeuvre de Klein comme une manière de révéler la crise historique et de l’éviter en même temps, le vide était tout d’abord une façon de penser l’identité publique dans la période du vide politique entre la 4ème et la 5ème République, dans laquelle l’exposition de Klein a eu lieu, et par ailleurs, de penser les limites de la représentation de l’altérité dans le contexte de la guerre d’Algérie.”

Tous les soirs, lorsque je quitte mon atelier à la limite de la banlieue parisienne, et me rends à pied au métro Stalingrad, je passe beaucoup de temps à regarder un attroupement de gens qui attendent alignés devant un camion, d’où ils peuvent recevoir de la nourriture gratuitement. Ils reçoivent en général une brique de lait, du beurre, du riz et un paquet de sucre. Ils attendent en groupe, serrés les uns contre les autres dans le froid, en tenant des vieux sacs plastiques vides. Certains de ces sacs ont toujours la forme des aliments qu’ils ont contenu auparavant. Ces formes vides sont le témoignage le plus juste et le plus émouvant qui m’ait jamais été donné de leur situation sociale.

Je parle souvent avec certains d’entre eux de ces formes vides que leurs vieux sacs gardent. Chaque personne a sa propre histoire, mais tous se sentent emplis d’un vide intérieur, un vide identitaire. Beaucoup ne se souviennent pas vraiment comment leur situation a commencé. Certains ne se souviennent plus s’ils ont une famille quelque part… Bien que nés en France, beaucoup n’ont pas de papiers d’identité.

Malgré toutes ses années á réfléchir sur des questions politiques à travers l’art, à chaque fois que ma réflexion côtoie de près ce type de réalité, elle est reléguée au stade frustrant du discours, voir du sophisme.

Bien que formelles, ces empreintes laissées sur ces sacs plastiques vides fonctionnent comme des  référents sociopolitiques – la trace d’une frustration, d’un manque, d’un vide social. Mais cette forme, émouvante par sa fragilité, témoigne d’une détresse. Un cri silencieux en émane. Paradoxalement, elle occupe le vide qu’elle dessine avec poésie. J’aime voir et croire, face au prosaïsme des hommes, que cette forme poétique esquisse un espoir.

Edgar Morin nous dit, à propos de la vie humaine, qu’elle est un tissage entremêlé de prose et de poésie. La prose représente les activités ennuyeuses, qu’il faut faire pour gagner sa vie. Mais la vie, c’est l’amitié, l’amour ; la consumation, dirait Georges Bataille. Il faut vivre poétiquement, mais, c’est prosaïquement que l’Homme habite la Terre. Car la poésie ne doit pas seulement être écrite, elle doit également être vécue et pensée. Face à cette relation d’interdépendance entre notion historique et poétique du vide, ma réflexion sur l’art et son discours politique se fige inlassablement.

Comme les faiblesses du discours sociopolitique dans l’art face au monde réel, l’interprétation poétique de cette réalité ne risque-t-elle pas d’être réduite à une digression mythologique, une sublimation romantique du référent historique de ce vide ?
Est-ce que la poésie que je donne à voir dans le vide de ces sacs ne s’arrête pas là où commence la misère de ceux qui en sont les tristes propriétaires ?
Un sac vide est sans doute plus poétique qu’un ventre vide, pourtant, la notion poétique et politique du vide dans cette forme sont liées. Par un lien aussi indéfectible que celui qui lie le bonheur au malheur. « Le bonheur marche au bras du malheur » nous dit Lao Tseu… C’est ainsi… Si demain vous vivez le bonheur avec quelqu’un qui soudainement disparaît vous allez connaître le malheur…
Ces notions s’inscrivent dans le contexte actuel « post colonial » et « post utopique » du monde dans lequel nous vivons, qui reste assez proche de celui des années 50, où l’avenir restait incertain. L’implosion sociale qui suivit cette période est peut-être à nouveau, de façon différente, en train de se préparer aujourd’hui…

critique

Mythes et poésie du vide