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Mythes et poésie du vide

PRaphaël Brunel
@31 Mai 2008

Pour sa première exposition à la Galerie Anne de Villepoix, Kader Attia propose un dialogue saisissant entre plein et vide, matérialité et forme éphémère et mouvante. Il entame une réflexion sur le vide, sur les limites de l’art politique et aspire à une poésie de la vie.

Depuis plus d’une dizaine d’années, Kader Attia cherche à marier politique et poétique. Il met à jour des compromis formels, souvent très efficaces, qui permettent cette cohabitation. Il serait tentant de parler d’une certaine schizophrénie dans son travail tant ces deux notions semblent aujourd’hui, à l’heure du résultat et de la rentabilité, incompatibles. Evitant les écueils d’un art dogmatique ou prosélyte, il réussit à extraire de situations culturelles et politiques délicates des formes au fort pouvoir d’attraction et de fascination.

Il s’amuse d’ailleurs du potentiel suggestif des ses œuvres et de leurs ambiguïtés, jouant sur les décalages entre perception du spectateur et matériau utilisé, esthétique attrayante, faisant parfois écho à l’histoire de l’art, et symbole d’une violence politique et sociale.

Ainsi, pour sa première exposition à la Galerie Anne de Villepoix, Kader Attia présente, clin d’œil au sculpteur Constantin Brancusi, une Colonne sans fin composée de mégaphones empilés. Associés aux manifestations et à leurs leaders, ces porte-voix semblent plongés dans un mutisme politique, défais de leur rôle, orphelins de slogans, pendants ironiques des célébrations actuelles autour de Mai 68. Si leurs formes ainsi accumulées évoquent une certaine contenance, elles donnent surtout l’impression d’avoir été vidées de leur plein.

A l’image du diptyque photographique inaugural, l’exposition de Kader Attia s’organise en effet comme le poème de Gherasim Luca, Les Secrets du vide et du plein. D’un côté, une réflexion sur une esthétique du vide, qui trouve son origine dans le constat d’une perte des repères socio-culturels et d’une crainte en l’avenir. De l’autre, celle de la matérialité presque outrancière de parpaings qui saturent l’espace, vague de béton suggérant autant la prière que la jetée d’un port. Le regard circule de l’un à l’autre, provoque une respiration prête à briser toute stabilité.

Cette réflexion sur le vide avait déjà été amorcée avec Ghost, œuvre composée de formes moulées en aluminium, corps de femmes en prière vidés de l’intérieur. Juste des enveloppes dans et autour desquelles circule plein de vide.

Avec La Fragilité du vide, il propose un ready-made composé de plusieurs sacs plastiques d’épicerie, qui correspondent à ceux utilisés par les sans-logis pour récupérer la nourriture distribuée par des associations. Une fois vidés des aliments récupérés, ils en conservent la forme.
De ce constat, Kader Attia dresse les limites de l’intention politique d’une œuvre d’art face à la réalité sociale. Brecht ne suggérait-il pas qu’une photographie ne dirait jamais rien sur les réalités de production dans une usine Krupp ?

A l’emploi d’artifices conseillé par Brecht, Kader Attia préfère laisser le vide reprendre sa place, combler le champ entre éthique et esthétique, les liant par l’expérience du spectateur.
Si la vague de parpaings reste l’œuvre la plus forte de l’exposition par sa présence physique, son efficacité formelle et sa force évocatrice, La Fragilité du vide apparaît comme un tournant dans la réflexion et la pratique de l’artiste.
Par le vide, c’est à une poésie de la vie qu’aspire Kader Attia.

Kader Attia
Untitled, 2008. 9 dessins au stylo bille noir et bleu. 32 x 40 cm encadré chacun
Untitled, 2008. Parpaings. Dimensions variables.
La colonne sans fin, 2008. Mégaphones en colonne. Dimensions variables.
La fragilité du vide, 2008. Six sacs plastiques. 35 x 45 x 45 cm le sac.
Le vide, le plein, 2008. Diptyque : 2 impressions sur diasec collé sur  aluminium. 66,5 x 100 cm chacune.
Sans titre, 2008. Carte de géographie sur carton et vitrine en verre et aluminium. Carte : 100 x 130 cm.