ART | CRITIQUE

Musée d’art moderne. Département des Aigles

PFrançois Salmeron
@16 Juin 2015

Si Marcel Broodthaers est resté dans les annales de l’histoire de l’art du XXe siècle, c’est avant tout pour son Musée d’art moderne-Département des Aigles, que la Monnaie de Paris ressuscite justement. Cette initiative, véritable parodie des institutions, apparaît comme un dispositif critique envers le mode de fonctionnement du monde de l’art.

Poète, journaliste, photographe, critique et guide d’art, Marcel Broodthaers se proclame artiste en 1964, alors qu’il est âgé de 40 ans. En effet, il organise alors sa première exposition à la galerie Saint Laurent de Bruxelles, où il présente notamment une cinquantaine de ses recueils invendus de Pense-Bête englués dans du plâtre. Mais si Marcel Broodthaers est resté dans les annales de l’histoire de l’art du XXe siècle, c’est certes pour son esprit anticonformiste, mais surtout pour son projet intitulé le «Musée d’art moderne-Département des Aigles», que la Monnaie de Paris se propose justement de ressusciter.

En réalité, la carrière artistique de Marcel Broodthaers ne dure en tout que huit ans, et son Musée d’Art Moderne – Département des Aigles l’occupe de 1968 à 1972. Suite aux événements de 68, qui ont aussi secoué la société belge, Marcel Broodthaers réfléchit aux rapports qu’entretiennent les arts plastiques et les institutions muséales, et interroge également la valeur marchande que l’on prête aux œuvres, alors que le consumérisme émerge en Europe. D’une part, Marcel Broodthaers s’autoproclame directeur et conservateur de son Musée d’Art Moderne, dans une de ses nombreuses lettres ouvertes (dont on découvre à la Monnaie de Paris quelque exemplaires, dont une adressée à Joseph Beuys). D’autre part, il faut bien comprendre cette initiative, qui peut a priori paraître quelque peu étrange, surréaliste ou saugrenue, constitue en fait une démarche parodique visant à analyser les mécanismes et le mode de fonctionnement du monde de l’art.

Institution imaginaire, musée fictif: tels sont les termes que l’on emploie souvent, à juste titre, pour qualifier le projet de Marcel Broodthaers. L’artiste va même jusqu’à affirmer délibérément que son entreprise n’est au final qu’un «mensonge» ou une «tromperie» jouant avec la vraisemblance pour se faire passer pour une entité muséale officielle produisant des expositions ou des tracts. Car Marcel Broodthaers ne se contente évidemment pas de produire des lettres et de se donner des titres honorifiques! Il inaugure son musée imaginaire chez lui, au 30 de la Pépinière, à Bruxelles, avec une première section dédiée au XIXe siècle.

Mais plutôt que de présenter des tableaux ou des sculptures datant de cette époque-là, Marcel Broodthaers affirme encore son caractère facétieux et imprévisible. Son musée accueille en fait des cartes postales reproduisant des œuvres (parmi lesquelles des toiles de Douanier-Rousseau ou La Grande Odalisque d’Ingres) et des caisses de transport vides servant de siège à son public, ou sur lesquelles sont projetées des diapositives. Marcel Broodthaers propose ainsi un pastiche d’exposition imitant un accrochage muséal. Chez lui, les reproductions des œuvres valent pour les originaux, et les caisses de transport en bois valent pour les œuvres qu’elles sont censées contenir.

On retrouve d’ailleurs à la Monnaie de Paris la Salle blanche, reproduisant la pièce où l’artiste réalisait ses accrochages et disposait ses caisses, et sur les murs de laquelle il avait inscrit des termes artistiques (couleur, perspective, format…) ou économiques (cote, pourcentage, collectionneur…), travaillant alors sur la disposition des mots dans l’espace, à l’instar du célèbre poème de Mallarmé Un coup de dé jamais n’abolira le hasard que l’artiste admirait tant.

Par là, on voit clairement que la réflexion de Marcel Broodthaers s’ancre de plain-pied dans quelques problématiques propres à l’art contemporain. Il examine la valeur de l’œuvre dans son lien aux institutions et à l’économie qui la sous-tendent. Et plus particulièrement encore, il interroge la reproduction en série des œuvres d’art, à l’image du philosophe Walter Benjamin, ou le rapport existant entre un original et ses copies.

La Monnaie de Paris redonne donc vie à ce fameux Musée d’Art Moderne, que Marcel Broodthaers va développer en plusieurs sections, dont la Section des Figures, la Section Publicité ou la Section Financière présentées ici. En guise d’introduction, on découvre une étrange malle en osier posée en plein milieu des escaliers de la Monnaie, ou le colossal Balancier d’Austerlitz sur lequel est représenté un aigle, et sur lequel Marcel Broodthaers lorgnait pour parfaire sa collection d’objets et d’œuvres dédiées au rapace, qui donne donc son nom au sous-titre du Musée. Un Jardin d’Hiver, que l’on retrouve également à la Biennale de Venise 2015, constitue un des décors chers à l’artiste. On se balade au milieu de palmiers, de chaises pliantes et de reproductions de gravures animales du XIXe siècle, tandis qu’un vieux projecteur diffuse un film de Broodthaers. Le bruit de la bobine et la bande-son rétro, avec son piano vieillot, nous rendent tout à fait nostalgique et réveillent l’esprit génial de Broodthaers.

Dans les salons de la Monnaie, les différentes sections du Musée se déploient à leur tour. Les plaques de Marcel Broodthaers fonctionnent comme des poèmes ou des rébus subvertissant les mots et leur signification. On peut y voir un clin d’œil à l’écriture automatique surréaliste ou au courant lettriste, alors que les couleurs vives des panneaux renvoient immanquablement au Pop Art. Œuvres produites en série, ces plaques jouissent d’un statut ambigu: s’agit-il d’objets industriels ou d’objets uniques, c’est-à-dire de véritables objets d’art? Par là, Marcel Broodthaers brouille les catégories auxquelles nous nous référons habituellement, et semble même proposer une critique de la notion d’authenticité dont se pare toute œuvre pour asseoir sa valeur, son aura, sa rareté, et faire grimper sa cote marchande.

La Section des Figures, conçue en 1972 à Düsseldorf, présente quant à elle une impressionnante collection d’objets, livres, tableaux, sculptures représentant donc des aigles, allégories du pouvoir et de l’impérialisme. Chaque objet (la Section en compte 500 au total) est numéroté et renvoie à un catalogue confectionné par Marcel Broodthaers. On remarque aussi que tous les objets sont accompagnés d’un cartel déclinant en différentes langues «Ceci n’est pas une œuvre d’art», commentaire corrosif renvoyant à la fois à La trahison des images de Magritte («Ceci n’est pas une pipe»), source d’inspiration majeure de Marcel Broodthaers, et aux ready-mades de Marcel Duchamp (présenter dans une institution des objets banals et leur prêter par là un nouveau statut, celui d’œuvre d’art).

La Section Publicité, créée à la Documenta de Kassel de 1972, invite le spectateur à se défendre contre les images et les textes véhiculés par les médias, et les codes de la pub qui déterminent nos règles de comportement et notre idéologie. On retrouve d’ailleurs un mannequin incarnant la fameux Monsieur Teste de Paul Valéry, avachit dans une chaise longue, feuilletant un numéro de l’Express, dans un décor kitsch et tout à fait cliché de plage paradisiaque (on croirait ce décor tout droit sorti d’une vitrine d’agence de voyage!).

Toutefois, en 1970-1971, Marcel Broodthaers déclare que son musée est à vendre pour cause de faillite, au prix d’un lingot d’or. La Section Financière présente ainsi ce lingot, détenu aujourd’hui par l’artiste Danh Vo, et illustre le consumérisme ambiant transformant l’art en simple marchandise ou bien de consommation. Le lingot voit finalement son prix doubler par rapport au marché de l’or, et détermine alors la valeur financière que l’on prête à l’art.

Pour conclure, la Section Cinéma Modèle compile quelques-uns des films les plus marquants de Marcel Broodthaers, dont La pluie ou Le corbeau et le renard, réactualisant le goût de l’artiste pour la littérature et la poésie, brouillant les mots et les images, ou diluant toute signification fixe au langage.