ART | EXPO

Le vicomte pourfendu

06 Juin - 28 Juil 2012
Vernissage le 06 Juin 2012

S’inspirant du conte philosophique d’Italio Calvino, cette exposition joue sur un système d’oppositions autour duquel s’élabore notre rapport au monde. Elle propose ainsi de mettre en suspend une vision manichéiste de l’art: minimal contre organique, masculin contre féminin, majeur contre mineur, formel contre conceptuel.

Anne-Lise Coste, Ian Kiaer, Laura Lamiel, Charlotte Moth, Jean-Charles de Quillacq
Le vicomte pourfendu

Le vicomte pourfendu place le lecteur dans une situation particulièrement jouissive. Ce conte philosophique d’Italo Calvino écrit en 1951, peut-être le moins connu de la trilogie Nos ancêtres, dépeint une situation que nous reconnaissons sans mal, puisqu’elle joue sur un système d’oppositions autour duquel s’élabore notre rapport au monde.

Dans le conte, la mauvaise moitié du Vicomte génois Médard de Terralba revient de la guerre, pourfendu par un boulet de canon. C’est cette même moitié d’homme, multipliant les gestes destructeurs, qui coupe tout en deux, une fois réinstallé sur ses terres. Plus tard, le récit bascule: à l’arrivée miraculeuse de l’autre moitié, la bonne. Cette binarité primaire rejouée par Calvino s’épanouit jusqu’à ses limites, dans le chaos le plus total. Les deux moitiés, finalement obligées de s’affronter, vont d’une certaine façon «suspendre le paradigme». Nous nous retrouvons dans la situation décrite par Roland Barthes, alors qu’il définit le Neutre comme la suspension des systèmes d’oppositions qui régissent nos vies.

Les œuvres de l’exposition semblent progresser vers une hypothétique révélation du Neutre, éclairant tour à tour un corpus de références hétérogènes, notamment à travers une approche du sujet plus indirecte. Laura Lamiel a ouvert dans l’exposition «Figure IV» qui a précédé celle-ci, cette réflexion sur les œuvres qui tentent de tout contenir. Le fragment de mur de briques émaillées, élaboré directement dans l’espace, est une manière de neutraliser ce qui est de l’ordre du pouvoir (ce qui veut rassembler et faire autorité, ce qui offre une vision unique), pour tendre vers une forme ouverte ou un autoportrait qui ne soit pas narcissique.

De la même façon, Jean-Charles de Quillacq conçoit des performances qui ne permettent pas de le voir autrement que de façon fragmentée, à travers une juxtaposition de signes. Il est là, mais on ne peut le saisir. Il est soumis à l’opinion générale qui souhaite que le sujet se réduise lui-même, mais il reste intouchable et s’inscrit en pointillés, traversé sans ordre ni fin par un ruissellement imaginaire.

Les peintures d’Anne-Lise Coste font penser à ce «petit point du nez» décrit par Barthes dans Fragments du discours amoureux. Autrement dit, le moment où l’on verrait «la bonne Image soudainement s’altérer et se renverser», simplement à cause d’un point de corruption, quelque chose d’insolite qui surgit.

Dans les Counter Works de Charlotte Moth, chaque surface cache un mystère. Grâce à la photographie, l’artiste neutralise le sens dans sa dimension binaire. Elle suspend le mouvement physique et mental qui consiste à passer derrière le rideau à sequins et bouleverse la logique, signifiant qu’une possible apparition peut provenir de la surface du rideau, comme de ce qui le précède.

Comme Charlotte Moth, Ian Kiaer interroge des architectures modernistes, mais toujours au regard de la peinture. Ses installations refusent une division des genres. Ian Kiaer veut trouver une autre manière de faire de la peinture en travaillant des contrastes subtils, qui puissent déjouer la dualité entre peinture et architecture et déranger les hiérarchies. Ce faisant, il n’hésite pas à rapprocher le «petit-maître vénitien» Pietro Longhi et l’architecte Carlo Scarpa, tous les deux liés par une approche «mineure» de leurs arts.

critique

Le vicomte pourfendu