PHOTO | CRITIQUE

Le Feu follet

PMuriel Denet
@12 Jan 2008

La rétrospective de plus de quatre cents photographies de Nan Goldin au Centre Georges Pompidou permet d’appréhender dans toute sa profusion une œuvre ancrée dans une certaine marginalité new yorkaise, celle de la contre-culture, des homosexuels, des travestis, des toxicos, et des paumés de tout poil.

Sa vie, et ceux qui la peuplent, sont les matériaux de l’artiste Nan Goldin. Et la photographie, le moyen d’enregistrer, de retenir, de ramener à la lumière, ce qui relève à la fois du privé — du journal intime —, et de l’obscur, du caché, du non-dit, puisque le milieu dans lequel Nan Goldin évolue, dans les années soixante-dix et quatre-vingt, est celui d’une certaine marginalité new yorkaise, celle de la contre-culture, des homosexuels, des travestis, des toxicos, et des paumés de tout poil. Cette rétrospective en plus de quatre cents photographies, et deux diaporamas, dont le mythique The Ballad, permet d’appréhender l’œuvre dans toute sa profusion, et, donnée qui lui est essentielle, dans l’étendue de sa durée.

Après un couloir blanc, où sont sagement alignés les portraits monochromes de ses amies drag queens du début des années soixante-dix, les salles, successivement peintes en lilas, amende, ou lie de vin, sont couvertes de photographies au rendu brillant, et aux couleurs clinquantes. Les rouges saturent les teintes chaudes de la nuit, qui font les peaux encore plus blafardes, exsangues, dans les bars glauques, les appartements miteux, et les chambres d’hôtel au décorum grandiloquent. Dans une ambiance visuelle qui balance entre le kitsch et la surcharge rococo d’églises italiennes, l’ordonnancement, assez convenu, du récit autobiographique relève d’une classification chronologique et thématique. Au fil des images, se met en place une galerie de personnages, qui, de désintoxications en rechutes, disparaissent, réapparaissent, parfois meurent… Beaucoup de solitudes, qui, dans l’univers muet des images, usent du seul langage des corps, tour à tour sensuel et brutal, sexuel, scatologique, ou tendre, pour se relier, et se sauver. Une religion en somme, au sens étymologique du mot, où les photos de Nan Goldin feraient office de reliques.

La projection concomitante des slide show relance d’ailleurs la question des modalités d’exposition d’une telle œuvre. D’un côté, la flamboyance au grand jour d’images hautes en couleur, lavées des imperfections originelles des diapositives, de l’autre, dans l’obscurité, la scansion régulière, et inéluctable, des images brutes de The Ballad, d’une esthétique presque trash, confortée par la sonorité sourde, et les craquements des vinyles, de la bande son — compilation hétéroclite de rock, de variétés, et d’airs d’opéra —, qui génère une fluidité quasi cinématographique, à la fois sombre et légère, tragique et insouciante, comme la vie.

La rétrospective met aussi en lumière une modification conséquente dans la posture de l’artiste. Si ses points de vue étaient ceux que lui offrait sa propre vie excentrée, si The Ballad renvoyait son image au milieu même qu’elle photographiait, les récentes séquences parisiennes ont un air presque déplacé. Elles relèvent plus d’un traitement documentaire de sujets quasi sociologiques que de tranches de vie vécues. Le cadre fixe, sans tremblé, qui enregistre in extenso les ébats amoureux de Valérie et Bruno, qui ne pouvaient ignorer la destination grand public de ces images, trahit la négociation, et le point de vue exogène de l’artiste. Le contenu subversif s’y perd, et le spectateur de passer, pour échapper au piège du voyeurisme.

Nan Goldin
Une rétrospective de plus de quatre cents photographies.
Et deux diaporamas :
The Ballad, 1981.
Heartbeat, musique de Björk, 2001.