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La Suite Elle Décoration

PMarine Drouin
@22 Avr 2009

Nouvelle Carte Blanche allouée par Elle Décoration pour faire revivre les appartements de Jacques Carlu, l’un des architectes de Chaillot, sur le toit de son palais des années 1930. Précisément, la Maison Martin Margiela nous les livre tout de blanc vêtus. Le décor s’est fait la belle et la part belle est faite à l’espace.  

Les lendemains d’une fête ont laissé les traces de fastes éphémères. S’étant acquittés d’un rangement sommaire, le personnel a déserté les lieux. Les volumes sont calmes et la vue dégagée.
C’est à se demander si lors d’une prochaine visite, on ne sera pas venu chercher les restes de ce mobilier de fortune, ni luxueux ni cheap. L’impression d’un espace d’exception n’est pas tant donnée par le standing de son architecture que par la façon d’y accéder. Comme des voleurs, on pénètre la suite au moyen d’ascenseurs qu’on croirait de service et après avoir traversé un couloir lamé argent façon chantier. Pour s’en échapper, reste la terrasse et ses lignes de fuite : deux ailes en courbe qui descendent vers la Seine, bastingage en béton prévenant les vertiges de ses hôtes.

Les stigmates de la soirée passée sont sans âge et leur disposition inspire moins les dissonances de la nuit qu’un équilibre fantomatique. A l’heure où le patrimoine parisien est privatisé pour des occasions festives ou commerciales, ils sont les empreintes de l’événementiel, mais sans fard ni logo. Quoique dépouillée, la première salle est habitée par les spectres de cadres et de mobilier qu’on a ôtés à la hâte. Au centre, le volume innommable de ces objets rassemblés est habillé d’une housse blanche : un costume sur-mesure pour ce monstre insignifiant.

Le blanc de Margiela ne signifie pas la pureté. Les seules couleurs sont celles d’une guirlande éteinte et à demi-rabattue, mais rien ici n’est noir ou blanc : les vitres sont opacifiées, le sol est vieilli ou non traité, quand il n’imite pas un parquet poncé, et le gazon est couleur neige, un peu salie. Même les photographies de moulures haussmanniennes, marouflées aux murs et plafonds, ont été tirées en quadrichromie pour préserver un nuancier de gris. Le blanc habille et unifie, mais se nourrit d’un vécu à l’image de l’espace investi, parsemé d’impuretés. La suite n’est pas décorée. Elle a été. Au rythme des bougies blanches alignées dehors, dont chacune est unique et fond sa cire en des coulures imparfaites.

Martin Margiela dévoile les ficelles de l’illusion d’un lieu laissé tel quel. Ce styliste livre une création artisanale et déstructurée, inachevée et réversible, qui montre de quoi elle est faite. De la même façon, il exhibe les coutures d’un intérieur tissé d’artifices qui ne s’embarrassent pas des notions d’authenticité ou de mensonge. A foison, des motifs en trompe-l’oeil, de fausses perspectives, des moulures imprimées comme sous l’effet d’une persistance rétinienne, et des poignées de portes factices.
Autant d’ouvertures vers un ailleurs qui n’a pas de nom. Cette profusion de signes dépasse la vraisemblance. Jusqu’à l’impossible reflet de miroirs face à face, mise en abîme d’un vertige graphique ou de la précipitation des lieux les uns dans les autres jusqu’à la seule notion d’espace ou de signe.

On veut nous étourdir à bord de ce navire à quai. L’appartement flotte en une atmosphère de brume visuelle et sonore (un piano joue seul, un repas diffuse ses bruits). Et c’est à pas feutrés que les effets de miroirs démultiplient l’espace autant qu’ils le divisent, travaillant à le partager entre les membres d’une foule de reflets. Dématérialisée, l’identité est reléguée à l’anonymat, cher à notre styliste et son « ultramarque » plurielle et démocratique. Dans un coin, les écrans télévisés sont en perte de vitesse. Pas de transmission pour cette installation-vidéo qui n’a qu’un temps. Quant au plateau des tables « bistrot », il est recouvert de contreplaqué : la mode est une question de vocabulaire, mais Margiela refuse qu’elle paresse dans les facilités de l’identification ou de la familiarité.

Le créateur prend de la hauteur, donc. Comme depuis ces tabourets disposés en terrasse. Habituellement, il investit pour ses défilés des lieux de passages ou des non-lieux. Aujourd’hui, la suite en est un, historique et déterminé. Alors il se l’est désapproprié, jusqu’à vous laisser au départ de tous les possibles.

 

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