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Jean-Luc Moulène

Fénautrigues est une archive photographique constituée par Jean-Luc Moulène de 1991 à 2006 aux alentours d’un petit village du Lot. Quels sont les enjeux de cette œuvre qui aborde un thème oublié dans l’art actuel: la campagne?

Durant quinze années, appareil photo en main, Jean-Luc Moulène a arpenté trois chemins qui façonnent le paysage autour de Fénautrigues, ce lieu-dit de la commune de Saint-Céré qui est aussi le terrain de son enfance. 500 images, extraites d’un ensemble plus vaste de 7000, ont été sélectionnées et rassemblées dans un ouvrage intitulé Fénautrigues, trois chemins au ruisseau, vers le haut, en bas.

Une archive photographique

Sur le mode impersonnel de l’archive, Moulène a donc photographié le paysage de ce pays — ses forêts, ses châtaigneraies, ses ruisseaux, ses potagers — à toutes les saisons et sous tous les angles. Certaines récurrences font apparaître des lieux plus importants que d’autres. Absolument objective, la mise en ordre des images suit le parcours du promeneur le long des chemins. Pourtant, ce n’est pas un système exhaustif qu’a mis en œuvre Jean-Luc Moulène: «Je vise quelque chose d’entier qui, paradoxalement, demande un certain nombre de coupes».

La «Langue de Fénautrigues»

Le temps de cette archive (1991-2006) couvre les autres pratiques artistiques de Jean-Luc Moulène, des Disjonctions aux Objets de grève en passant par les Paysages urbains. Envisagée comme une «pratique de vérification», l’archive de Fénautrigues s’est donc imprégnée par strates des différents soucis esthétiques et photographiques de l’artiste. En fonction de la nature de ses recherches, plusieurs appareils photographiques ont été utilisés; plusieurs rhétoriques de l’image ont été revisitées. La composition de certaines d’entre elles est typique des Disjonctions. D’autres font directement référence aux règles traditionnelles de la peinture de paysage.

Bien que parcouru de recherches d’ordres divers, Fénautrigues a fini par dévoiler à l’artiste son propre vocabulaire, l’unité du lieu conférant leur unité aux images. «Le lieu s’est mis à parler: il s’est constitué en sujet, pour ainsi dire contre moi». Ce qui apparaissait d’abord comme un «chaos» a fini par s’ordonner. C’est donc par la pratique photographique, basée sur la réitération et ancrée dans la durée, que l’artiste a réussi à apprivoiser le langage du lieu, et non l’inverse.

Un «Monument mobile»

Dédié à un village perdu, Fénautrigues est un travail sur la mémoire locale et a été conçu comme un «monument du peu». Il interroge le devenir de toutes les campagnes, actuellement en proie à la désertification et à la montée des nationalismes. Plus largement, il pose la question de l’accès à la culture dans des territoires de plus en plus coupés des zones urbaines.

Si Fénautrigues prend la forme d’un livre, c’est pour que chacun puisse le posséder, le regarder et le commenter à domicile. Déjà, avec Les Pages Images – Excideuil (2000), sous la forme du bottin local, l’artiste avait offert à chaque habitant de cette commune de Dordogne «Le plus beau monument qu’on puisse imaginer pour une ville».

Repenser la notion de territoire

Les images de Fénautrigues se focalisent sur la nature et le paysage. Seules les quatre premières sont habitées par la présence directe de l’homme. La coupe du jambon, une cave. Celles-ci constituent un préambule destiné à «incarner la promenade». «On rentre dans le livre par l’intérieur de la viande. Puis, c’est la sortie vers l’extérieur, vers les signes du paysage».
En effet, dans les images suivantes, la présence humaine ne se perçoit plus qu’à travers ses empreintes, que sont le travail des champs et le tracé des chemins. Fénautrigues dessine ainsi une géographie aux frontières sensibles, un territoire pratiqué par le corps et non prédéterminé par des cadres administratifs. Pour l’artiste, il s’agit de «se constituer un corps de pays». Proche des concepts deleuziens d’Errance et de Dérive urbaine, Jean-Luc Moulène considère que l’existence de tout territoire est conditionnée par l’expérience que l’on en fait: «Seule la vie que l’on partage peut créer des cadres». Parce qu’il interroge la validité des découpages politiques du territoire, Moulène se démarque de l’approche habituellement adoptée par la photographie documentaire.

Cependant, son œuvre se situe aux antipodes d’un retour aux sources, une idée trop souvent galvaudée par les partisans d’une posture régionaliste éprise de terroir. En ces temps où les débats sur l’«identité» font rage, Fénautrigues oppose une forme de résistance.

Si les images semblent parfois parler une «langue morte» — tant nous avons aujourd’hui perdu une grande part de notre familiarité avec la nature —, elles ne laissent suer aucune nostalgie.
«Récit lyrique et épique», Fénautrigues est une invitation à réinvestir la campagne de nos présences et de nos paroles. Une exhortation à reconstruire la possibilité du vivre-ensemble.

(Toutes les citations employées sont de l’artiste).

L’ouvrage de Jean-Luc Moulène a été réalisé en collaboration avec le graphiste Marc Touitou. Il est accompagné d’un texte de Thierry Guichard.

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