ART | CRITIQUE

Fresh Hell

PElisa Fedeli
@16 Déc 2010

Dans cette carte blanche, Adam McEwen a souhaité évoquer les tourments de la création: les artistes qu’il a rassemblé se représentent tour à tour comme empêchés, désœuvrés, insatisfaits, émancipés, provocateurs, loin de la figure traditionnelle du génie.

Conçue par l’artiste britannique Adam McEwen, l’exposition «Fresh Hell» rassemble pêle-mêle des œuvres disparates, dont les liens sont difficiles à saisir au premier abord. Elle dresse un portrait de l’artiste qui, homme plutôt que génie, se débat dans les affres de la création.

A son agréable surprise, dans ce palais de l’ultra-contemporain, le visiteur est accueilli par des œuvres médiévales, prêtées pour l’occasion par le musée de Cluny: trois têtes de prophètes provenant de la cathédrale Notre-Dame de Paris et vandalisées pendant la Révolution. Exposées ici, elles énoncent le postulat de la destruction comme préalable nécessaire à la création.
Pour McEwen, l’artiste serait donc tiraillé entre le désir positif du renouveau et celui, négatif, de la destruction. L’acte créateur consisterait-il à trouver le bon équlibre entre les deux? Michaël Landy semble dire l’impossibilité pour l’artiste de faire table rase de l’histoire avec son installation monumentale Markets. Composée d’étals de marché vidés de leur contenu, celle-ci interroge l’héritage de l’art minimal, à qui elle emprunte ses formes, et propose de repartir à zéro.

Dans la section suivante, sont regroupés des travaux où le corps de l’artiste est utilisé en tant que matériau et mis en scène. La création y est envisagée de manière négative. Avec son coffre-fort ouvert par effraction, Maurizio Cattelan met en scène la perte de son inspiration, comme si quelqu’un le lui avait volée! Les vidéos de Gino de Dominicis, où il tente l’impossible (par exemple, faire dans l’eau des ondes de forme carrée) expriment l’utopie que poursuit l’artiste, bien qu’il la sache d’avance vouée à l’échec. Plus loin, l’autoportrait de Sarah Lucas met en valeur ce qui pourrait se penser comme des défauts: l’oisiveté et l’addiction à la cigarette. Enfin, Bas Jan Ader se représente dans une performance où il est pris au piège d’un dispositif qu’il a lui-même inventé! La pratique artistique peut être une mise en danger de son propre corps, au risque de la vie, comme l’a revendiqué cet artiste hollandais disparu en 1975 alors qu’il s’apprêtait à traverser l’Atlantique.
Le manque d’inspiration, l’échec, le désœuvrement et la mort annoncée sont ainsi assumés par les artistes comme des conditions qui peuvent paradoxalement se muer en moteurs de leur création.

Comment l’artiste doit-il se placer face à l’héritage qui le précède et face au collectif, à la fois source d’inspiration et fardeau? Cette question est abordée par des œuvres qui renouvellent les codes (le labyrinthe suspendu de Georg Herold) et les stéréotypes (la capuche de sweat-shirt chez l’afro-américain David Hammons). Quant à Martin Kippenberger, il semble inviter à tout jeter, une bonne fois pour toutes, dans sa benne à ordures pneumatique ironiquement appelée En souvenir du bon vieux temps.

Adam McEwen aborde ensuite la question des drogues et leur utilisation à des fins de création. Source de désinhibition chez le surréaliste Henri Michaux, la drogue peut aussi devenir un matériau artistique, avec la Montagne de cocaïne de Georg Herold et le casque de moto réalisé en cigarettes par Sarah Lucas. Cette thématique a le mérite de soulever la question du scandale et de la liberté de l’artiste: comment créer librement et s’inscrire dans la société, dans son marché et ses conventions sociales? Les œuvres rassemblées ici se caractérisent par une liberté totale de tons et de styles, à l’image de cette phrase peinte inachevée de Jonathan Borofsky: You are alone. Slow down. There is no one to please but your(self).

Plus optimiste, la fin de l’exposition met en évidence la transcendance de l’acte créateur et regroupe des œuvres qui revendiquent avec assurance leur aura. Maurizio Cattelan expose le certificat de vol d’une de ses œuvres, invisible, comme pour dire que l’artiste n’a rien à prouver. Quant à Walter de Maria, star du Land Art, sa barre de Haute énergie défie les altérations du temps et impose sa seule présence, presque magique.

Exposée dans tous ses états et de manière organique, la création apparaît ainsi comme un acte tourmenté, qui mêle confusément le déclin et le renouveau. Adam McEwen semble dire qu’elle s’embrasse comme un chemin de croix, de la souffrance à la délivrance.

— Bas Jan Ader, Untitled (Tea Party) (détail),1972, Six photographies couleur. 12.5 x 20 cm chaque (encadré)
— Anne Collier, Untitled (Light Years, Douglas Kirkland), 2009. Photographie C-print, 130 x 165 cm (encadré)
— Gino De Dominicis, Tentativo Di Volo, 1970. Vidéo N&B. Collection of Gian Enzo Sperone
— Geert Goiris, Liepaja, 2004. Tirage lambda. 100 x 135 cm
— Sarah Lucas, Smoking, 1998, Photographie N&B, 196 x 126 cm
— Hanna & Klara Liden, Untitled (Sisters), 2006, Photographie couleur, 101 x 76 cm
— Maurizio Cattelan, -74.400.000, 1996. Coffre-fort fracturé. 140 x 70 x 90 cm. Collection particulière
— Martin Kippenberger, Memorial of the Good Old Time, 1987. Matériaux divers, caoutchouc, contreplaqué. 182,8 x 376 x 210,8 cm
— Sarah Lucas, Smoking, 1998. Photographie noir et blanc. 187 x 127 x 7,5 cm

AUTRES EVENEMENTS ART