ART

French But Fresh

POrnella Lamberti
@23 Fév 2011

Détournant nos figures culturelles en superposant les références, de la statuaire antique à Mickey Mouse, Bruno Peinado fait vaciller notre regard, interpelé par d’étranges détails égratignant ces icônes défaillantes. Quelque inquiétante étrangeté fait alors chavirer ces images familières...

Le bras noir, ganté de blanc, de Mickey Mouse surgit d’un socle en bois. D’ordinaire plutôt amène, la main de la mascotte de Disney arbore ici un poing levé, serré, en signe d’ingérence et de ralliement des causes d’extrême gauche. Kinky Afro se nomme ironiquement l’œuvre, référence à un titre du groupe de rock Happy Mondays, réputé pour ses dérives et ses débauches…

Il y a aussi cette pomme rouge et rutilante du conte des Grimm. Une matière visqueuse dessine en dégoulinures infâmes une tête de mort sur le fruit géant. Mais cette pomme est moins fallacieuse que celle que Blanche Neige tint naguère en ses mains: en effet, sur la chair de celle-ci est inscrite sans ambages la promesse d’une mort prochaine.
Cette œuvre démontre la malléabilité des signes: vanité du XVIIe ou pomme du péché des contes de fées, le message est indemne — ici en l’occurrence, la mort. En superposant les signifiants, Bruno Peinado crée une «inquiétante étrangeté». Ce constat ainsi fait, la galerie Loevenbruck se mue alors en un mausolée d’enveloppes interchangeables et presque aussitôt caduques, et macabres comme des corps dévoyés. Des mèmes.

Un buste blanc antique, peinturluré de noir et de rouge, semble porter les traces du méfait d’un enfant agressif. Un masque noir recouvre son visage, les orbites blanches arborant en leur sein un point noir, dessinant des yeux de billes grotesques à la statue. Les lèvres lippues, bariolées de rouge, exagérées et vulgaires, tartinées de sang ou de l’empreinte de la gourmandise, parachèvent ce masque de la concupiscence, de la luxure et de l’excès.

L’archétype de l’élégance et de l’ascèse des mondes anciens et sages, est ainsi violé sur l’autel de l’ironie féroce de Bruno Peinado. Car aucune valeur sacrée n’est épargnée. Même la lumière divine d’après la mort est artificielle. Ecrit en lettres de néon cru et blanc, signe moderne de la débauche, Light After Darkness scintille doucement comme des croyances en des paradis artificiels qui meurent et renaissent sans cesse.

Aux murs, un diptyque intitulé Les Ambassadeurs — référence évidente au tableau d’Hans Holbein le Jeune sur lequel apparaît une anamorphose de tête de mort — comprend deux anamorphoses: un crâne des vanités étiré au point d’en devenir incompréhensible et un Smiley spectral, blanc. Ce dernier s’allume, menaçant, puis s’éteint. Sa bonhommie feinte est distordue et l’on commence à reconnaître sa vraie face, celle de «derrière le miroir», celle du leurre.
Autre inquiétante étrangeté, une tache noire souille un panneau de bois vertical: Lo FI Studiolo s’intitule l’œuvre — doit-on traduire par «Le bureau du FI», le parti italien fondé par Silvio Berlusconi? — dans laquelle se tapissent nos représentations et peurs inconscientes, telles celles que l’on retrouve dans les taches des tests de Rorschach…

Citation de l’œuvre de Kristof Kintera Red Is Coming, une éclaboussure, s’étalant à la manière des «Expansions» de César, prend sa source dans un mur et macule le sol de ses couleurs bleu, blanc, rouge. Cette thématique de l’identité nationale s’affiche dès l’entrée de la galerie, que surplombent onze drapeaux français martialement alignés. Les couleurs du premier sont vives. Le dernier est quasiment blanc. Entre, les couleurs se délavent progressivement, jusqu’à atteindre l’amnésie identitaire. Peut-être cet oubli est-il le Graal de Bruno Peinado qui, comme nous tous, ingère ces signes multiples jusqu’à la nausée, et les mâtine, les hybride, jusqu’à ce qu’ils deviennent angoissants.

A l’instar d’Andy Warhol qui révélait la vacuité et la morbidité contenue dans nos idoles de pacotille, Bruno Peinado égratigne l’image de nos représentations culturelles. Superposant jusqu’au tournis les références, il construit sculptures et installations morbides et démoniaques. Car ainsi se constitue l’histoire culturelle, et l’histoire de l’art, par strates, accouplements bizarroïdes, hybridations féroces, noces barbares.

— Bruno Peinado, Sans titre, I Just Wasn’t Made For These Times, 2010. 11 drapeaux. 150 x 100 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Light After Darkness, 2010. Néons, variateur. 160 x 65 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, By All Means Necessary, 2010. Plâtre, maquillage. 150 x 55 x 50 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Love Long Distance, 2010. Résine, peinture, diamètre 130 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Kinky Afro, 2010. Résine, peinture, bois. 190 x 75 x 75 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Who’s Afraid Of Red, White And Blue, After Kintera, 2010. Résine, peinture. 220 x 150 x 140 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Les Ambassadeurs, 2010. Aludibond, néon, variateur. 390 x 62 cm
— Bruno Peinado, Sans titre, Lo fi studiolo, 2010. Marqueterie de contreplaqué. 245 x 120 x 3.5 cm