ART | CRITIQUE

Depuis 1969

PMuriel Denet
@23 Oct 2012

Dans une rétrospective qui ne dit pas son nom, Bertrand Lavier, déniant toute qualité ontologique aux choses, contamine les genres et les catégories, par glissements successifs, par hybridations, par greffes, chères à l’horticulteur qu’il faillit devenir, avec une malice qui n’est pas sans rappeler Marcel Duchamp.

L’ouverture est lumineuse: un triptyque bariolé de néons (Baft III, 2011) enflamme l’entrée de l’exposition qui, du réfrigérateur au souffleur de feuilles mortes, du piano à queue à la pièce de carrosserie automobile, pose l’univers des artefacts hétéroclites, mais marqueurs d’une société de consommation et de loisirs, dont Bertrand Lavier, artiste depuis 1969, comme on le dit d’un artisan ou d’un quincaillier, maître en mélange des genres, a fait le réservoir privilégié des matériaux de ses productions.

La première salle, intitulée 1+1, affiche en toute transparence le processus de création à l’œuvre dans le travail de Lavier: le choix, suivant le paradigme photographique du cadrage, auquel est d’ailleurs consacrée une salle de l’exposition, La Photo sans la photo, et l’addition des termes, dont le résultat excède toujours la somme.
Superposition, transposition, «soclage», glissement, hybridation, les modalités en sont multiples, chacune correspondant souvent à une série, ou un «chantier», comme aime à les nommer l’artiste, qui laisse ainsi entendre leur inachèvement programmé.

Pour ouvrir ce florilège des productions de Lavier, Brandt/Haffner (1984), une œuvre pionnière: un coffre-fort devenu piédestal d’un réfrigérateur, l’anonymat froid de l’argent comme faire valoir à l’hygiénisme frigide de la conservation alimentaire.
Si l’œuvre doit tout autant à Brancusi, qui a fait du socle une partie intégrante de la sculpture, qu’aux ready made de Duchamp, les «objets superposés» vont au-delà, en abolissant toute hiérarchie entre socle et sculpture, puisque l’un et l’autre sont des ready made, mais l’ensemble vaut aussi pour leur mise en relation formelle et sémantique, qui transcende le geste conceptuel du ready made, indifférent à la qualité esthétique de l’objet choisi.
A l’opposé exact de cette indifférence: Husqvarna/Art déco, de la même série, mais datant de 2012, met en lévitation simultanée une commode art déco et un souffleur de feuilles dernier cri, avec une élégance formelle qui évoque la beauté d’un télescopage surréaliste auquel se greffe le vertige d’un précipité temporel.

Baft III, qui illumine l’ouverture, est un remake de Baft I, une toile de Frank Stella, fidèlement transposée en néons, le matériau minimaliste de Dan Flavin. Que voit-on? Une exaltation ou, au contraire, une subversion de la «pure picturalité» moderniste dont Franck Stella fut l’un des éminents défenseurs?
Plus loin, un motif immédiatement identifiable comme celui d’un Morellet, mais dont la touche épaisse et expressive, «à la Van Gogh», dit Lavier, trahit l’appartenance de l’œuvre à la série «Objets peints», c’est-à-dire fidèlement recouverts de peinture à l’identique par l’artiste, à ne plus savoir s’il s’agit encore ici d’un tableau abstrait (des bandes noires parfaitement rectilignes, jetées sur un fond uniformément blanc) ou une peinture strictement figurative qui représenterait, trait pour trait, l’œuvre de Morellet.

Bertrand Lavier livre au spectateur de savoureux allers et retours qui ne cessent d’interroger ce que l’on voit. «Ceci n’est pas un piano», devrait-on dire du Steinway et Sons (1987), puisque peint, «sur le motif» au sens littéral du terme, de cette touche épaisse qui est aussi une signature: il en est une image.
L’habituelle disjonction entre référent et représentation mise en exergue par Magritte n’est ici pas seulement abolie, elle est excédée: ceci n’est plus seulement un piano. Mais quoi alors? une sculpture, peut-être, puisque représentation il y a, peinte certes, mais en trois dimensions.
Déniant toute qualité ontologique aux choses, Bertrand Lavier contamine les genres et les catégories, par glissements successifs, par hybridations, par greffes, chères à l’horticulteur qu’il faillit devenir, avec une malice qui n’est pas sans rappeler Marcel Duchamp.
D’ailleurs Lavier aime à en «rajouter [des] couches». Picasso outremer, de la série des ailes de la Xsara Citroën, est une pièce à la forme curieusement marine, griffée de la signature du maître, comme tous les modèles de la gamme automobile, et recouverte d’un somptueux bleu outre mer qui évoque à s’y méprendre le fameux International Klein Blue.

Appropriation, et glissement des médiums, de la peinture à la sculpture, mais aussi de la sculpture à la photographie dans la jubilatoire série Harcourt/Grévin, où la maladresse figée des figures de cire du musée Grévin, qui s’évertuent à une ressemblance toujours manquée, est portée aux nues de l’éternelle beauté idéalisée façon Harcourt.
Plus loin, filmé en plan serré et fixe, et projeté grandeur nature pendant 5 min 35s, c’est un tableau de Rothko, qui s’invite dans l’exposition, mais la projection, de piètre qualité de surcroît, n’incite pas tant à la contemplation qu’à l’attente, puisqu’il s’agit d’un film. Rien d’autre, cependant, n’adviendra que la fin de la séquence et son recommencement.

La langue aussi est prise en défaut. Polished joue sur la juxtaposition d’un texte décrivant un objet, et inversement, d’un objet conforme à une définition, sur le modèle conceptuel de Kossuth. Entraînée dans une cascade de traductions/transpositions successives, passant par l’anglais, le chinois ou l’hébreu, la série produit ces infimes, mais tangibles, différences propres à la répétition même.
Dans la série «Peintures industrielles», Mandarine par Duco et Ripolin juxtapose deux monochromes orange, mimant la peinture minimaliste. Le titre déjoue cette attente en proposant deux versions industrielles, nettement différentes, d’une même dénomination couleur.

L’œuvre de Bertrand Lavier parle aussi de la reconfiguration du monde par son industrialisation, ses répétitions bégayantes, son insouciance (le rouge canapé lippu de Dali sur le bloc de glace potentiel d’un congélateur), ses tragédies (une Ferrari Giullietta, accidentée, pas encore un César, mais plus sensible qu’un Crash warholien).
Les ready made de Bertrand Lavier n’en sont décidément pas: le concept est dépassé par son devenir sculpture qui fait sens et rayonne d’une constellation de résonances avec l’art du XXe siècle: conceptuel, minimaliste, pop art, surréalisme, etc. Les images sont sensuelles, délicates, parfois terribles, mais drôles, et souvent sacrilèges.

Ainsi des Nouvelles Impressions d’Afrique, installation éponyme de l’œuvre de Raymond Roussel qui jouait aussi d’associations et de détournements de sens inattendus, qui parodie une salle de musée ethnographique du prochain millénaire, avec, dûment «soclés», des statuettes africaines, source primitive du modernisme de Picasso, mais coulées dans du bronze nickelé, la matière noble de la statuaire classique européenne, version clinquante et tape à l’œil, un christ sans bras ni tête de la même facture, un skate-board, un casque de moto, un parpaing, une serrure à encastrer que les pênes anthropomorphisent en statuette primitive, etc. Mais le clou de cet inventaire est peut-être Nautiraid, un kayak de loisirs en fibre synthétique passablement accidenté, mais soigneusement restauré telle une précieuse pièce d’antiquité.

Bertrand Lavier puise dans la masse informée des artefacts, du plus trivial au chef d’œuvre de l’art moderne, recadre, déplace, transpose. L’identité de toute chose, objet ou genre, vacille, incertaine: un ludisme jubilatoire qui se joue de la contamination de la langue par le marketing et des bifurcations de sens. Lavier ne se délecte-t-il pas de «frigidaires», et de la simplification du monde par la culture dite populaire.
Les Walt Disney Productions, extraites d’une aventure de Mickey au musée d’art moderne, sont des œuvres fictives, conformes à la vulgate commune de l’art abstrait, qui font irruption dans le réel, exactement dans la vitrine d’un musée. Issus de cette réalité augmentée censée étendre nos sens atrophiés, les paysages de Vezelay et Langres sont des artefacts d’autoroute, peints sur le motif, à même ces panneaux marron et ocre, au design simplifié, qui laissent entrevoir ce que l’on ne verra pas en filant à 130 à l’heure.

Avant la sortie de route, pour clore une rétrospective qui ne dit pas son nom, la première œuvre de 1969: une photographie noir et blanc d’un mur de pierre presque totalement couvert d’une vigne vierge au sombre feuillage, barré d’un segment de ligne blanche, que forme une suite d’une dizaine de feuilles peintes. Premier acte d’un artiste qui en surjouant un geste pictural pris au pied de lettre a aboli le recul d’un regard introspectif ou surplombant, inventé une poétique de l’ordinaire, qui plonge résolument l’art dans la vie, et inversement.

Publications
Bertrand Lavier. Depuis 1969, sous la direction de Michel Gauthier, Ed. Centre Pompidou, Paris, 2012

Œuvres
— Bertrand Lavier, Avenue Montaigne no 1, 2000. Impression à jet d’encre sur toile, 299 x 249 cm.
— Bertrand Lavier, Baft III, 2011. Tubes de néon, 209 x 277 x 18,5 cm
— Bertrand Lavier, Beaunotte/Nevada, 1989. Pierre de Beaunotte (Bourgogne)
sur réfrigérateur, 145 x 55 x 60 cm
— Bertrand Lavier, Boli, 2008. Bronze nickelé, 32,5 x 4,5 x 7,5 cm
— Bertrand Lavier, Brandt/Haffner, 1984. Réfrigérateur sur coffre-fort, 251 x 70 x 65 cm
— Bertrand Lavier, Chuck McTruck, 1995. Skate-board soclé, 66 x 80 x 26 cm
— Bertrand Lavier, Cole & Son, 2012. Papier peint sur mur, cadre, dimensions
variables
— Bertrand Lavier, Composition bleue, jaune et blanche, 2003. Céramique, 400 x 300 cm
— Bertrand Lavier, Crimson, 1986. Cibachrome partiellement recouvert
de peinture acrylique, 150 x 244 cm
— Bertrand Lavier, Embryo, 2002. Chaise de Marc Newson soclée, 122 x 84 x 89 cm
— Bertrand Lavier, Four Darks in Red, 2004. Film 35 mm transféré sur DVD, couleur, son,
5 min. 35 sec.
— Bertrand Lavier, Giulietta, 1993. Automobile accidentée, 166 x 420 x 142 cm
— Bertrand Lavier, Harcourt/Grévin no 1 [Arnold Schwarzenegger], 2002
Tirage argentique sur papier, 133 x 121 cm
— Bertrand Lavier, Harcourt/Grévin no 3 [Président Wade], 2002. Tirage argentique sur papier, 133 x 121 cm
— Bertrand Lavier, Hi-Lift Jack/Zanussi, 1986. Cric américain sur réfrigérateur, 213 x 45 x 60 cm
— Bertrand Lavier, Husqvarna/Art déco, 2012. Souffleur de feuilles, meuble Art déco, 132 x 124 x 45 cm
— Bertrand Lavier, I.N.R.I., 2012. Bronze nickelé, 92 x 38 x 24 cm
— Bertrand Lavier, Ibo, 2008. Bronze nickelé, 96 x 25 x 16 cm
— Bertrand Lavier, J.M.B. Classique, 1994. Serrure soclée, 28 x 10 x 10 cm
— Bertrand Lavier, Kongo, 2008. Bronze nickelé, 27 x 15,5 x 20 cm
— Bertrand Lavier, La Bocca/Bosch, 2005. Canapé sur congélateur, 85 x 212 x 87 cm
(canapé), 86 x 157 x 70 cm (congélateur)
— Bertrand Lavier, Langres, 2012. Peinture acrylique sur panneau de signalisation
autoroutière, 140 x 240 cm
— Bertrand Lavier, Lavier/Morellet, 1975-1995. Peinture acrylique sur toile, 200 x 200 cm
— Bertrand Lavier, Le Château des papes, 1991. Mosaïque, 72 x 92 cm
— Bertrand Lavier, Lulu, 2008. Bronze nickelé, 50 x 11 x 8 cm
— Bertrand Lavier, Mamba, 2008. Bronze nickelé, 34 x 6 x 7 cm
— Bertrand Lavier, Mandarine par Tollens et V33, 1974/2012. Peinture acrylique sur mur, dimensions variables
— Bertrand Lavier, Marly, 2011. Gel acrylique sur Dibond, 170 x 125 cm
— Bertrand Lavier, Melker 1, 2004. Peinture acrylique sur toile, 145 x 350 cm
— Bertrand Lavier, Metabo, 2008. Peinture acrylique sur taille-haie, 135 x 47 x 25 cm
— Bertrand Lavier, Nautiraid, 2002. Kayak restauré, 120 x 95 x 500 cm
— Bertrand Lavier, Ndebele, 2008. Céramique, 200 x 300 cm
— Bertrand Lavier, Or not to be, 1979. Bloc de bronze et bloc de peinture acrylique
sur socle, 42 x 28 x 29 cm chacun
— Bertrand Lavier, Parzeczew IV, 2011. Tapisserie de haute lice réalisée à la Manufacture
des Gobelins, laine et soie, 325 x 210 cm
— Bertrand Lavier, Philips, 2008. 4 rails électriques, 12 lampes, 200 x 200 x 23 cm
— Bertrand Lavier, Photo-relief no 1, 1989. Métal, 160 x 240 x 35 cm
— Bertrand Lavier, Picasso outremer, 2009. Pigments et vernis à bronzer sur aile
d’automobile, 90 x 135 x 14 cm
— Bertrand Lavier, Polished, 1976. 12 éléments en bois, papier, verre, métal, ficelle, 36 x 8 x 8 cm chacun ; 12 textes imprimés et encadrés, 36 x 10 cm chacun
— Bertrand Lavier, Premiers travaux de peinture, 1969. Peinture acrylique sur feuilles d’ampélopsis, Aignay-le-Duc
— Bertrand Lavier, Sans titre, 2012. Sculpture sur radiateur, 165,5 x 69 x 32 cm
— Bertrand Lavier, Shark, 2011. Casque de moto soclé, 53 x 20 x 26 cm
— Bertrand Lavier, Steinway & Sons, 1987. Peinture acrylique sur piano, 106 x 151 x 180 cm
— Bertrand Lavier, Teddy, 1994. Ours en peluche soclé, 51 x 18 x 17 cm
— Bertrand Lavier, Toko, 2008. Bronze nickelé, 66 x 7 x 55 cm
— Bertrand Lavier, Vézelay, 2012. Peinture acrylique sur panneau de signalisation
autoroutière, 140 x 225 cm
— Bertrand Lavier, Walt Disney Productions 1947-1995 no 2, 1995. Résine, peinture, 163 x 86 x 50 cm
— Bertrand Lavier, Walt Disney Productions 1947-1995 no 1, 1995. Résine, peinture, 196 x 70 x 104 cm
— Bertrand Lavier, Walt Disney Productions, depuis 1984. Matériaux divers (aquatinte, héliogravure, impression à jet d’encre, peinture, photographie,
résine, sérigraphie), dimensions variables
— Bertrand Lavier, Zenit, 1983. Peinture acrylique sur appareil photo, 14 x 10 x 8,5 cm