ART | CRITIQUE

Days, I See what I Saw and what I will See

PBertrand Dommergue
@24 Sep 2011

Après «From the Voice to the Hand» en 2008, tour de force qui l'avait vu exposer simultanément dans quinze lieux franciliens, Melik Ohanian revient avec un nouvel accrochage centré autour d'une vidéo: Days, I See what I Saw and what I will See. Où il poursuit sa réflexion sur les rapports entre temps, espaces et images.

Comment regarder un film où il n’y a (presque) rien à voir? Telle est la question que pose la dernière vidéo de Melik Ohanian, Days, I See what I Saw and what I will See, pièce centrale de sa dernière exposition, à la galerie Chantal Crousel.
Nous voici projetés dans un camp de travailleurs émigrés à Sharjah (Emirats arabes unis), situé à quelques kilomètres de la biennale d’art contemporain éponyme. Melik Ohanian aurait pu choisir de tourner, pour cette Xe édition, un documentaire «classique»: interroger les ouvriers sur leurs conditions de travail, faire un montage en parallèle entre leurs conditions de vie et le déroulement de la biennale, etc.

Mais, fidèle à son approche conceptuelle, l’artiste se contente d’un seul mouvement de caméra immuable: un travelling avant long de 1 100 mètres. Et dans le champ de cette caméra qui avance à un rythme extrêmement lent, pendant 42 minutes, avec pour seul accompagnement un son d’ambiance atone, le spectateur se contente d’entrevoir les façades des maisons où les travailleurs immigrés vivent, ou d’en croiser certains au hasard de leurs déambulations et de leurs activités quotidiennes. Rien de plus.

Ce parti pris radical concernant le filmage contraste avec l’optimisation des conditions de projection. La plus vaste salle de la galerie qui accueille la vidéo a été repeinte en marron et la porte de la galerie rendue opaque pour en optimiser la perception. Le vaste écran qui coupe en deux la salle laisse juste la place aux visiteurs de passer derrière. Car un second écran, adossé au premier, projette la version nocturne du film. Dans un même espace, deux moments distincts deviennent ainsi concomitants.

Ce film bicéphale qui ne montre pas grand-chose et raconte encore moins est également assorti d’une «médiation», puisque de part et d’autre de l’écran, deux autres œuvres portant le même titre que la vidéo sont censées «éclairer» le visiteur: un «poster» composé du photogramme nocturne d’un chien en laisse accompagné d’un texte présentant les circonstances de la réalisation de l’œuvre, ainsi qu’une «partition», sorte de cartographie des moindres aspects techniques du tournage (disposition des rails, inclinaison de la caméra, etc).

Initialement, il était prévu que le film soit projeté aux travailleurs immigrés eux-mêmes, à l’issue de la biennale. Mais, suite au licenciement de son directeur, Jack Persekian — en raison de la présence d’œuvres jugées «offensantes» —, Melik Ohanian a décidé de se retirer de la manifestation. S’ensuit une position problématique pour le spectateur, aujourd’hui: le film que nous regardons dans la galerie Chantal Crousel était destiné à d’autres que nous et ailleurs, dans un espace «intermédiaire» situé entre le camp et le site de la biennale. Après avoir été déprogrammé, le voici donc déplacé. Un peu comme la main d’œuvre immigrée qu’il nous donne à voir.

L’autre caractéristique essentielle du projet tient à une contrainte matérielle que Melik Ohanian s’est imposée. Chaque jour et pendant onze jours d’affilée, l’artiste lui-même a monté et démonté les 100 mètres de rails dont il disposait. Toutes les quatre minutes environ, chaque fois que la caméra s’apprête à arriver au bout de sa course, par la magie d’un faux raccord, cent nouveaux mètres de rails — les mêmes que précédemment! —, apparaissent devant elle. Matériaux pauvres en même temps que modules, ces rails, éléments finalement centraux du dispositif, évoquent alors un minimalisme en mouvement: ce protocole très strict semble n’avoir pour but que de représenter spatialement le temps, le territoire du non-événement.

Mais revenons au titre de la vidéo: Days, I See what I Saw and what I will See. Car ce détournement du célèbre mot d’ordre de Frank Stella — le peintre américain ayant initié le mouvement minimaliste —, «What you see is what you see», délivre peut-être une clé de compréhension. En effet, dans les années 1960, ce mouvement artistique réduisait l’œuvre à sa présence littérale en ne lui assignant pour fonction que de révéler l’espace environnant. Melik Ohanian surenchérit en trahissant ce mot d’ordre: il réintroduit de la subjectivité (« I ») et propose un travail où davantage que l’espace, c’est le processus («See/Saw/Will See») qui prime.

Alors, bien sûr, cette exposition présente d’autres projets qui explorent la même question d’une temporalité diluée dans l’espace: une série de photographies en cours dont ni le lieu ni la date ne sont jamais mentionnés (Selecting Recordings) ou bien une communauté d’individus, d’horizons divers, réunis dans une datcha arménienne, et dont les œuvres ou documents qui résulteraient de leur vie en commun, ne sont rendus publics qu’au moins 10 ans après leur production (Datcha Project). Mais ces work in progress présentés ici ne sont visibles que 18 minutes par heure — quand le film n’est plus projeté. C’est assez dire, malgré leurs qualités intrinsèques, leur caractère secondaire dans le dispositif.

Et de fait, en quittant la galerie, ce dont on se souviendra surtout, c’est de ce mouvement de caméra obstiné qui, acceptant son caractère indéchiffrable, enregistre avec indifférence le réel. Ou le travelling comme parti-pris esthétique de traiter un sujet au potentiel sociopolitique explosif de façon neutre, distanciée. Une question de morale aussi, donc.

Oeuvres
— Melik Ohanian, Days, I See what I Saw and what I will See, 2011. HD video transférée sur disque dur. 42 min.
— Melik Ohanian, Days, I See what I Saw and what I will See, partition, 2011. Impression sur verre. 120 x 180 cm
— Melik Ohanian, Days, I See what I Saw and what I will See, poster, 2011. Impression sur papier. 180 x 120 cm
— Melik Ohanian, Futuring (Planet), 2011. Verre et miroir. 33 cm diam. Socle: 1 m3
— Melik Ohanian, Datcha Project, Tool 006 (Stamp 2011), Protocole, 2011. Tampon, plaque de plomb et protocole. Tampon: 420 x 100 x 160 cm. Toile: 450 x 130 x 180 cm
— Melik Ohanian, Selected Recordings. Impression lambda montée sur aluminium. 124 x 187 cm

Publication
— Melik Ohanian, From the voice to the hand, Archibooks, 2009.