ART | EXPO

Concretion Re

06 Fév - 10 Mar 2007

Après son exposition «Concretion» présentée cet été au Creux de l’Enfer, l’artiste suisse Thomas Hirschhorn persiste et signe: «Je suis Non-résigné et je suis Non-réconcilié. Mon travail d’artiste consiste à donner Forme, à affirmer cette Forme et à défendre, contre tous et contre tout, cette Forme.»

« Concretion Re » de Thomas Hirschhorn

A propos de «Concretion Re»
Je suis Non-résigné et je suis Non-réconcilié. Ce sont pour moi deux conditions essentielles pour faire mon travail d’artiste aujourd’hui. Mon travail d’artiste consiste à donner Forme, à affirmer cette Forme et à défendre, contre tous et contre tout, cette Forme.

Qu’est-ce que cela veut dire donner Forme ? Donner Forme veut dire de ne faire que ce qui vient de moi-même, de ne faire que ce que moi je vois, de ne faire que ce que moi suis capable de faire, en m’autorisant moi-même à faire. Donner forme c’est travailler avec seulement moi – c’est ça le don, c’est ça la Forme. C’est ça le travail – c’est Mon travail !

Qu’est-ce que cela veut dire affirmer la Forme ? Affirmer la Forme veut dire, dans la joie, dans le mouvement, plein d’élan et aussi dans un geste sans retenue, sans réflexion et sans penser aux conséquences, se ranger résolument derrière la Forme. Ça veut dire hisser cette forme, la porter à bout de bras, la brandir, être fier de cette forme. Affirmer la forme veut aussi dire refuser de se voir travailler. Affirmer la Forme c’est, comme faisait « Stalker », jeter le défi à soi-même loin devant pour entreprendre de le suivre. Affirmer la Forme c’est un acte libérateur, sans calcul et sans filet de sécurité. Pour affirmer une Forme il me faut du courage et il me faut accepter d’être ridicule et stupide.

Qu’est-ce que cela veut dire défendre la forme ? Défendre la forme veut dire : croire en la Forme, croire en ce qui est devenu Forme et qui, parce que Forme, devient attaquable, critiquable, rejetable. Défendre la Forme c’est croire plus que tout à la puissance qui a fait que quelque chose est une Forme ! Défendre la Forme veut aussi dire être d’accord avec tout ce qui concerne cette Forme. Défendre la Forme est l’acte guerrier absolument nécessaire et constituant pour être un artiste. C’est la condition même pour s’auto-ériger en tant qu’Acteur, en tant qu’Artiste. La Défense de la Forme n’est pas un combat perdu s’il n’est pas gagné, le combat de la Défense de la Forme n’est jamais un combat perdu, jamais.

Je suis Non-réconcilié et Non-résigné car je ne veux pas tomber dans le piège de l’information. Le piège de l’information ne peut pas agir dans l’Art. Le piège de l’information veut que je m’incline devant les faits. Les Faits, que les Faits, j’entends ! Non, au contraire, il s’agit d’agir au-delà des Faits, ni pour ni contre, mais au delà pour essayer de constituer une Vérité par la Forme nouvelle. Une Forme qui par son ambition touche l’univers et qui par son Evidence touche au-delà de l’histoire. Pour moi, en tant qu’artiste, le problème est : Comment je peux ici, aujourd’hui prendre une Position, donner forme à cette Position qui est une Position qui veut traverser les Particularismes esthétiques, politiques, sociaux, culturels ? Comment je peux, par la Forme, créer une Vérité ? Une vérité qui ne s’impose pas par l’argumentation, la discussion, la communication ou l’analyse, mais une Vérité qui s’impose par la capacité d’illumination de la Forme même. Une forme m’illumine si elle est capable de m’impliquer, si elle est capable de créer la condition pour que je rentre en contact avec elle ; que je puisse la toucher, entreprendre un dialogue ou une confrontation avec elle. La Forme qui m’illumine sans me neutraliser me laisse la possibilité de ne pas comprendre.

Je veux, en tant qu’artiste, travailler à donner des formes qui sont faites avec la Volonté de Précision et aussi la Volonté de l’Excès. Je veux être précis, mais je veux aussi travailler dans l’excès, dans le surmenage et dans la précipitation. Car je sais que seulement en agissant ainsi j’ai une chance de travailler dans le chaos, de le préciser, de me confronter avec ce qui est miraculeux, incommensurable, innommable. Je veux travailler dans le chaos, cela veut dire comprendre l’Art comme un outil de confrontation à la Réalité, comme un outil pour connaître le monde et comme un outil pour vivre dans le temps dans lequel je suis. Et le chaos est omniprésent. Je veux donc entrer dans le chaos, non pas pour m’en sortir, pour le combattre et l’ordonner. Je veux travailler dans le chaos car c’est la seule façon de résistance possible. Résistance aux Faits, à l’Information, à l’Opinion. L’Art même est Résistance et l’Art résiste parce que c’est de l’Art. C’est ça l’essentiel. C’est là aussi la difficulté, en tant qu’artiste, de croire à la résistance même de l’Art et de ne pas se lier à l’architecture, le design, le graphisme, la mode.

Je veux essayer de faire un travail qui est ouvert à ce qui n’est pas positif. Je veux faire un travail qui n’est pas négatif, mais qui se confronte avec ce qui n’est pas donné, ce qui n’est pas à toucher et ce qui n’est pas pas positif. Je veux, avec mon travail, oser toucher ce qui est intouchable. Je veux travailler à la Frontière de l’intouchable. Je veux enfin pouvoir donner Forme à l’exigence qui est urgente et irrésistible : Chaque blessure est ma blessure ! Chaque mort est ma mort. Chaque inégalité est mon inégalité. Chaque injustice est mon injustice. Chaque peine est ma peine.

Il faut résolument contrer toutes les tentatives d’explications et d’informations : Qui est la victime ? Qui est le bourreau ? C’est moi qui est le bourreau et la victime c’est moi, c’est moi et personne d’autre. C’est moi tout seul qui est responsable. C’est moi qui est responsable pour tout. Je veux donner Forme à l’affirmation que je suis responsable pour chaque blessure infligée partout. C’était ça ma tentative avec mon exposition «Concretion» au Creux de l’Enfer en 2006 et je veux insister, me répéter avec mon exposition «Concretion Re» à la Galerie Chantal Crousel en 2007. Insister me paraît évidence même ; Répéter ou Revoir, Repenser, Refaire. J’ai lu les textes : Philosophy as Creative Repetition, d’Alain Badiou, et Evénement et répétition, de Mehdi Belhaj Kacem.
Thomas Hirschhorn, Aubervilliers, 3-1-2007

Article sur l’exposition
Nous vous incitons à lire l’article rédigé par Julia Peker sur cette exposition en cliquant sur le lien ci-dessous.

critique

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