ART | CRITIQUE

Celebration Park

PElise Heinrich
@12 Jan 2008

Le Musée d’art moderne a fait peau neuve. Et, pour entamer un nouveau cycle d’expositions, Laurence Bossé, Julia Garimorth et Hans Ulrich Obrist, commissaires de «Celebration Park», nous proposent de franchir le seuil d’une recherche de la création contemporaine des plus vivifiantes: Pierre Huyghe ouvre le bal.

On est d’abord saisi par les Gates, portes qui avancent avec une lenteur invariable sur deux rails parallèles qui adoptent l’architecture de la salle courbe. Elles avancent et, telles des lamelles, éclatent l’espace, clinique, de l’exposition.
Tour à tour, elles s’ouvrent, s’entrebâillent, se répondent, se ferment, et si l’on se met dans l’axe de leur trajectoire, on fait littéralement l’expérience de l’inclusion, de l’exclusion et de l’intrusion, d’autant plus que le trou de serrure est posé à hauteur de regard. Notre image se reflète sur les poignées, rondes et convexes, comme des miroirs.

Dans une deuxième salle est projeté, pour la première fois en Europe, le film This is not a Time for Dreaming qui présente deux histoires parallèles enchâssées.
La première, la plus ancienne, est celle de Le Corbusier à qui l’université de Harvard a commandé un bâtiment en 1965, le Carpenter Center for Visual Arts ; la deuxième est celle de Pierre Huyghe qui se plonge dans les archives de la naissance de cet édifice.
De ces deux épisodes, Huyghe a tiré un spectacle musical de marionnettes qui est le socle de son film. Seulement, les frontières entre l’une et l’autre histoires sont perméables. Les deux histoires s’entremêlent à tel point qu’on ne sait plus à quelle histoire Huyghe fait référence.
Le film est comme un parchemin, un palimpseste, qui efface les traces les plus anciennes pour pouvoir écrire un nouveau texte. Pierre Huyghe suggère que le futur est fécond de possibles et qu’aucune limite n’est fixée au préalable.

Dans une autre salle est présenté le film A Journey That Wasn’t (un voyage qui n’en était pas un). De nouveau, deux histoires sont enchâssées. Toutes deux sont liées à l’exploration dans l’Antarctique d’une île dont personne ne connaît l’existence et sur laquelle vivrait une créature unique.
La première histoire témoigne de cette découverte par des images documentaires, la deuxième est son rendu symphonique sur la glace de Wollman Ice Rink de Central Park (New York).
Comme dans le premier film, aucun dialogue n’alimente le scénario, seules les images des deux expériences s’enchevêtrent. Ici, Pierre Huyghe semble jongler entre le documentaire et le spectacle, il rapproche le réel de la fiction.

Ensuite, un empilement d’un mètre cube d’agendas dorés, dans lesquels les heures peuvent prendre la place des jours, côtoie vingt affiches sur lesquelles est simplement inscrite une phrase ou un groupe de mots pour célébrer par exemple «Le jour libre: le huitième jour de la semaine» ou «Un jour hors du temps».
Chaque proposition de célébration est due à un artiste que Pierre Huyghe a invité pour créer cette œuvre polyphonique s’échelonnant de 2003 à 2006. Robert Filliou propose de fêter «La date de naissance de l’art», Dominique Gonzalez-Foerster, «Park Celebration», date à partir de laquelle «les parcs du monde entier […] resteront ouverts à tous indéfiniment».
Le temps et l’espace dissolvent leurs frontières élargissant la gamme des possibles.

Enfin, le parcours de l’exposition est jalonné par les Disclaimers, enseignes de néon blanc fixées sur les murs arborant des négations telles que «I do not own snow white», «Fictions ne m’appartient pas», ou encore «I do not own modern times».
Auteur explicite de ces phrases, Pierre Huyghe délimite ses incapacités, ses limites, tout en permettant à d’autres de s’introduire dans sa narration pour l’enrichir. Le Disclaimer «Fictions ne m’appartient pas» se référe ainsi à Borges et ouvre l’œuvre de Huyghe à la littérature.
Les affiches, elles, sont un moyen d’accueillir les œuvres plastiques d’autres artistes. Tandis que This Is Not a Time for Dreaming s’ouvre sur l’architecture, et A Journey That Wasn’t, à la musique.
L’unité de l’œuvre est chahutée, ses temporalités démultipliées, et son espace éclaté — ce que suggère la double porte de la première salle.

Mais cette polyphonie ne se limite à un enchâssement de pratiques (film, installation, musique, théâtre, littérature), elle s’étend au spectateur dont l’activité dialogue avec celle de l’artiste. Et c’est ce mouvement d’expansion qui fait événement.
Les portes du MAM se sont rouvertes dynamisées par la pratique «en mosaïque» de Pierre Huyghe, et lui offrent l’occasion d’y faire événement.

English translation : Margot Ross
Traducciòn española : Santiago Borja

Pierre Huyghe
Sans titre, 2006, agendas.
One Year Celebration, 2003-2006, posters conçus et réalisés par Typography workshop, Arnhem, Hollande.
Disclaimers, signalétique néons conçue par M/M.
Gates, 2006.
This is not a Time for Dreaming, 2005, spectacle de marionettes et film 16mm.
L’Ile de l’oisiveté, 2005, plaque.
A Journey That Wasn’t, 2005, film 16mm et HD video.
One, 2005, animatronique.
Terra Incognita/Isla Ociosidad, 2006, dépliage numérique.

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