ART | CRITIQUE

Cadavre Exquis

PSandrine Morsillo
@31 Déc 2003

Un choix éclectique d’œuvres d’artistes de la galerie, un accrochage et des rapprochements parfois inattendus qui déclinent les grands traits des cadavres exquis surréalistes : hasards, associations libres et irrationnelles, rêves et hallucinations.

Le cadavre exquis surréaliste est une activité ludique et collective inventée en 1925 par Duhamel, Prévert, Tanguy et leurs amis. L’intitulé de l’exposition de la Galerie Vallois fait ainsi écho à l’actuelle exposition du Centre Georges Pompidou, La Révolution surréaliste, qui présente effectivement des cadavres exquis: phrases ou dessins composés par différents auteurs, régis par une poétique du hasard, articulés par les pliures du papier et les changements de facture. Dans le principe, chaque artiste intervient dans la continuité d’un dessin (ou d’un texte) caché (la feuille est pliée) seulement à partir de minces indices graphiques. Une fois dépliée, la feuille fait découvrir une image inattendue, cocasse, toujours surprenante, en accord avec la revendication surréaliste de l’absolue liberté de l’imaginaire.

Dans le choix éclectique des oeuvres, dans leur accrochage et leurs rapprochements inattendus, qu’est-ce qui est ici repris du cadavre exquis, des hasards, associations libres et irrationnelles, des rêves et hallucinations ?

Avec ses Correcteurs de réalité (morceaux de papier attachés aux objets à transformer), Gilles Barbier invite à « halluciner » un cerveau d’homme sur un robot Moulinex: « Merci de visualiser en esprit », inscrit-il sur le cartel de présentation. Nedko Solakov avec My Sleeping Conscience conçoit un dessin comme un rêve éveillé : mots, dessins et collages semblent se constituer au  » fil de la pensée  » pour donner corps à une forme humaine endormie.

La thématique du corps est chère aux surréalistes : le corps métamorphosé, le corps trituré. Ici, la femme objet de désir d’Araki renvoie aux photographies fétichistes de Man Ray ou aux photographies de femmes ficelées de Hans Bellmer.

Les diptyques photographiques de bustes de mannequins perruqués de Paul Mc Carthy éclairent d’une lueur particulière les femmes mortes-vivantes de notre société du spectacle. Tandis que les photographies de la femme à barbe par Zoé Léonard font bien sûr penser à L.H.O.O.Q (1930), la célèbre Joconde à moustaches de Marcel Duchamp. Mais est-on ici en présence de photographies d’un spécimen de foire ou d’un moulage fabriqué? S’agit-il alors, à l’inverse du Surréalisme, de faire passer le réel pour de l’imaginaire ?

La tension entre le réel et l’imaginaire se retrouve dans le rêve, et ici dans les cauchemars photographiés de Savario Lucariello. Mais aussi dans les assemblages improbables, les objets inutiles, ou les collages en trois dimensions mêlés d’humour et de hasard. Ainsi, le mage à la tête d’oiseau de Carsten Höller, la tonte de l’œuf par Spoerri, la Reference Box de Nedko Solakov (240 extraits de magazines pornographiques), et le chapeau-sculpture de Tetsumi Kudo. Ces objets volontairement inutiles, subversifs et suggestifs, modifient le regard porté sur les choses et interviennent sur les choses elles-mêmes. Tatiana Trouvé expérimente les lapsus, un type de cadavre exquis de l’inconscient: « Depuis l’exil de ma mémoire, note-t-elle, je suis sur place pour tout contact éventuel ». Quant à Allen Ruppersberg, il file la métaphore à travers deux grands collages-affiches mêlant photographies et textes : How Does a Man Miss the Boat. Le mot d’esprit par lequel s’exprime le réel de la pensée, fonctionne sur le hasard et le télescopage d’idées.

Si les éléments de Surréalisme sont donc nombreux dans l’art d’aujourd’hui, Johachim Mogarra en appelle à la lucidité par un dessin de longue vue associé à cet aphorisme : « Une simple vue de l’esprit ».

Tatiana Trouvé
Lapsus, 2002.

Allen Ruppersberg
The sky Above, the Mud Below (Sheena), 1988.
The Sky Above, The Mud Below (How Does a Man Miss the Boat), 1988.

Araki
Sans titre. Photo. 60 x 90 cm.

Nedko Solakov
My Sleeping Conscience, 1998. Technique mixte sur papier. 125 x 300 cm.
Reference Box. 2001. 240 extraits de magazines pornographiques.

Daniel Spoerri
La Tête de cire brûlée, 1964. Technique mixte, boîte. 26 x 36 x 27.3 cm.

Paul Mac Carthy
Fear of Mannequins, Wig Heads, Hollywood Boulevard, 1971. Diptyque cibachrome. 130 x 190 cm.

Zoé Léonard
Preserved Head of a Bearbed Woman, Musée Orfila, 1991. Cinq photos. 89,5 x 61,5 cm, 60 x 41 cm, 90 x 61,5 cm, 67 x 47 cm.

Carsten Höller
The Blue Eyes, 1994. Technique mixte. 60×40 cm.

Daniel Spoerri
Tondre un œuf, 1964. Plastique, métal et bois. 61 x 61 x 16 cm.