ART | CRITIQUE

Berlin-Paris, un échange de galeries

PEmmanuel Posnic
@19 Fév 2010

Pour la seconde année consécutive, l'Ambassade de France à Berlin réédite sa campagne de promotion d'artistes et de galeries des deux capitales. Six artistes de la galerie Carlier I Gebauer ont donc fait le déplacement chez Michel Rein.

Berlin-Paris propose d’accompagner des artistes français dans les institutions privées berlinoises et inversement, des artistes allemands sur les cimaises parisiennes.
Un échange fructueux auquel participe la galerie Michel Rein placée en connexion directe avec Carlier I Gebauer, l’une des plus remuantes galeries du centre de Berlin.
Six artistes de Carlier I Gebauer se partagent l’affiche, mais bémol d’importance, la grande majorité a déjà été montrée ici chez Michel Rein. Pas de surprise donc, plutôt la confirmation d’une solide réputation.

Avec eux, s’ajoute Jimmie Durham en figure tutélaire et prémonitoire de l’exposition. Son vautour (Thinking of You, 2008) perché à l’entrée de la salle, face aux autres œuvres, annonce le chaos en devenir. Saâdane Afif lui répond en plaçant, à la même hauteur, une enseigne publicitaire lumineuse sur lequel se lit «essence».
Le ton est lancé, les choses se mettent en place. Nous voici en attente de, en prévision d’une implosion qui n’a pas encore trouvé sa forme définitive.

Le Grand incendie, le Grand soir, la Lutte finale, la Tabula rasa: la terminologie est riche en la circonstance. Elle décrit le spectacle d’une révolution qui va bouleverser les hiérarchies en place. Or, comme si l’espoir n’était pas non plus de ce côté, les artistes n’en retiennent que le moment de rupture. Ou plutôt la situation qui précède le moment de rupture. Le silence de mort accablant et l’heure fatidique des grandes décisions.

«C’est maintenant ou jamais», jette un homme installé en équilibre plus qu’instable sur un promontoire de glace. La photographie de Michel François (Now or Never, 2005) est au diapason de ses sculptures, figées dans une dématérialisation chronique, en appui sur le vide quasi-cotonneux de la galerie. Elles n’ont pas de forme véritable, elles giclent et se dispersent tout en maintenant vaillant le cœur de leur structure.

Reste donc ce lien nodal, ce rempart à l’éparpillement. Dans les films de Rosa Barba, les grands espaces qui se dessinent à peine à la surface de l’image forment ce refuge transitoire et poétique face à la déréliction. Et pourtant. En installant sa caméra dans le désert de Mojave en Californie, théâtre de nombreux essais militaires américains, l’artiste italienne filme le néant, le pré ou le post-événement qui va ou qui s’est déroulé (Waiting Grounds, 2007).
Ces panoramas crépusculaires sur lesquels viennent s’imprimer des commentaires sur les vestiges de la région, l’une des plus rudes et des plus vivaces dans l’imagerie de la Conquête de l’Ouest, nous rappellent à cette sérénité doucereuse, ce terrible paradoxe que Nicolas Poussin peignait en d’autres temps et d’après d’autres campagnes: Et in Arcadia Ego, même la mort surgit au milieu de la beauté.

Les photographies de Santu Mofokeng impriment cette même confusion. Derrière le masque de la beauté, derrière cette apparente tranquillité, se cache la tragédie de l’Apartheid que l’artiste a bien connu pour avoir été l’un des témoins reporters à Soweto.
Le Sud-Africain décrit avec minutie ce monde à l’échine courbée sans pour autant faire acte de documentaire. Si chaque photographie capte ces moments de vie, elle distille aussi le grain de sable qui pourra enrayer la machine.
Comme cette intense photographie d’un cheval campé sous une clairière (Ishamel, 2004). On le voit, corps blanc crinière noire, témoin lui-même de cette identité trouble. Et la tête baissée, fondue dans l’herbe haute, de sorte que le cliché donne l’impression d’un cheval sans-tête.

«Faire péter des pétards» proclamait le Groupe Untel dans les années 70. Une philosophie joyeuse et libertaire qui semble être le terrain de jeu de Mathew Hale et Elisa Pône.
Les papiers dessinés et découpés du premier mélange à l’envie, et selon le bon vouloir de ses inspirations, l’humour, le sexe trash et la politique. Pas de discours dans ces subtils agencements de pages mais la volonté de désentraver la création.
Quant à Elisa Pône, elle met en regard une image d’incendie avec des motifs d’emballage de feux d’artifices (Indeterminate Activity and Resultant Masses, 2009), une manière de boucler la boucle de cette exposition et d’interroger avec humour la notion de passage à l’acte et les points de rupture d’une société légiférant le risque zéro.

Liste des œuvres
— Jimmie Durham, Thinking of You, 2008. Bois et aluminium peint. 300 x 150 x 150 cm.
— Saâdane Afif, Essence, 2008. Néon. 182 x 59 x 15 cm
— Santu Mofokeng, Ishmael : Eyes Wide Shut – Motouleng Cave, 2004. Photographie.
— Rosa Barba, Waiting grounds, 2007. 4’, 16 mm, coul., son.
— Elisa Pône, Indeterminate Activity and Resultant Masses, 2009. Photos et papiers collés.
— Michel François, Now or Never (The Speakers Corner Project), 2005. Photographie.
— Mathew Hale, Pages of the Miriam Books. Page 36 of Die Neue Miriam ,2007. Collages, matériaux divers, encadrement bois noir, verre. 45,5 x 30,5 x 3 cm. Œuvre unique

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