ART | EXPO

Formes biographiques

29 Mai - 20 Sep 2015
Vernissage le 29 Mai 2015

Qu’elle participe d’une recherche de la vérité historique ou de l’invention, la biographie est une construction. Elle est un matériau pour de nombreux artistes. En une soixantaine d’œuvres, l’exposition interroge le modèle constructif de la biographie, tel qu’il est mis en œuvre dans l’activité artistique, à partir d’éléments documentaires ou fictifs.

Chantal Akerman, Carl Andre, Madeleine Bernadin Sabri, Laure Bréaud, Marcel Broodthaers, Lygia Clark, André du Colombier, Étienne-Martin, Valie Export, Robert Filliou, Florian Fouché, Peter Friedl, Philip Guston/Clark Coolidge, Martin Honert, Edward Krasinski/Eustachy Kossakowski, David Lamelas, Antonios Loupassis, Kerry James Marshall, Santu Mofokeng, Gérard de Nerval, Henrik Olesen, Marc Pataut, Sigmar Polke, Dieter Roth, Ahlam Shibli, Anne-Marie Schneider, Thomas Schütte, Claire Tenu
Formes biographiques

«Formes biographiques» à Carré d’Art-Musée d’art contemporain de Nîmes prolonge l’exposition «Formas biográficas» présentée au musée Reina Sofia de Madrid en 2013-2014. L’exposition de Madrid déployait, jusqu’à la période actuelle, un panorama des expériences et expérimentations biographiques dans l’histoire de l’art moderne. L’exposition de Nîmes est centrée sur la période contemporaine, elle rassemble des œuvres réalisées principalement depuis la fin des années 1950. Dans une large proportion, ces œuvres n’ont pas été vues en France et sont inédites.

La biographie est considérée généralement comme l’histoire d’un individu: une histoire racontée. Depuis le grand mémorialiste et chroniqueur du seizième siècle, Giorgio Vasari, la biographie d’artiste est une des formes qui ont constitué l’histoire de l’art; le schéma «la vie et l’œuvre» est encore aujourd’hui le cadre d’une conception de l’activité artistique centrée sur des réalisations individuelles.

Une histoire de l’art «sans noms» privilégie plutôt la formation et la transformation de formes anonymes, ou collectives. De même, les arts vivants, le cinéma, l’architecture mobilisent des compétences multiples, qui conduisent à relativiser la part de l’artiste en tant qu’auteur. Toutefois, le schéma biographique persiste, attaché à l’expérience individuelle et aux objets qui en résultent. Les œuvres se présentent même souvent comme des vies secondes, inventées, construites.

En une soixantaine d’œuvres de tous types (sculpture et installation, photographie, peinture, dessin, film, assemblage), l’exposition interroge le modèle constructif de la biographie, tel qu’il est mis en œuvre dans l’activité artistique, à partir d’éléments. Ceux-ci peuvent être documentaires ou fictifs. La forme biographique ne se réduit pas au récit véridique, fondé sur des faits attestés; elle peut être une manière d’interpréter et de changer l’histoire, vécue ou en cours.

Dans le vocabulaire de la critique d’art, l’idée de mythologie individuelle fut introduite au cours des années 1960 pour qualifier cette teneur constructive de l’invention biographique et autobiographique. L’exposition rappelle comment la formule se rattache à une histoire du romantisme, puisqu’elle apparut à propos des fables autobiographiques de Gérard de Nerval. L’auteur des Filles du feu et d’Aurélia est évoqué au travers de deux extraordinaires documents: la Généalogie fantastique de 1841 et le portrait rectifié, annoté «Je suis l’autre», de 1854.

Les éléments biographiques présentent un caractère discontinu et fragmentaire qui correspond au procédé type de l’art moderne, le collage, avec son alternative, le montage, et ses extensions, l’assemblage, l’environnement (ou le décor). Cette dimension constructive donne le fil conducteur de l’exposition. Elle se décline dans des figures, des effigies, des personnages, qui ponctuent le parcours, depuis le petit théâtre de Florian Fouché (Dans le train Lyon-Bucarest), sur le palier du dernier étage de Carré d’Art, jusqu’à l’installation de Peter Friedl, Le Dramaturge, dans la dernière salle, en passant par les simulacres de Martin Honert (Photo) et de Thomas Schütte (La Vie de Mohr). L’enfant d’Honert, assis derrière une table, isolé de sa famille, est étrangement apparenté aux figures historiques de Friedl, comme aux figures allégoriques de Schütte: le peintre, le sculpteur et les collectionneurs. Ici et là, des personnages en quête d’auteur occupent la scène.

Cet ensemble d’œuvres atteste le renouveau de la sculpture imagée et narrative depuis les années 1980. L’exposition situe cette tendance dans une histoire plus longue, qui comprend la performance, le conceptualisme, et à laquelle se rattache l’autobiographie, inattendue, du sculpteur «minimaliste» Carl Andre. D’autres artistes historiques, représentés dans l’exposition, témoignent de l’extension qu’a connue, en Europe, depuis les années 1960 le matériau biographique de la sculpture: les Français Étienne-Martin (1913-1995) et Robert Filliou (1926-1987); la Brésilienne Lygia Clark (1920-1988) et trois grands artistes-poètes contemporains, le Belge Marcel Broodthaers (1924-1976), le Polonais Edward Krasinski (1925-2004) et le Suisse Dieter Roth (1930-1998); ainsi que la Viennoise Valie Export ou l’Argentin David Lamelas (nés respectivement en 1940 et 1946). Une installation du Danois Henrik Olesen déploie une dérision des figures familiales qui rappelle la protestation antigénéalogique d’Antonin Artaud.

Contrairement à une idée convenue, la biographie ne se réduit pas à une forme de récit qui mettrait en ordre des événements du passé dans un enchaînement plus ou moins logique; sa matière est également spatiale, géographique: les lieux comptent autant que les événements. La biographie induit généralement un dessin historique, une image du destin, mais l’exposition met en avant la composante spatiale de la construction biographique.

Outre la figure plastique et l’environnement de type théâtral, l’autre grand pôle de l’exposition est l’image, dans tous ses états, peinte, photographique, dessinée, hybride. Une grande composition de dessins d’Anne- Marie Schneider, représentée également par un film d’animation (Mariage), est accompagnée de la photographie-objet de Claire Tenu qui l’a inspirée. Des tableaux de Sigmar Polke et Kerry James Marshall voisinent avec deux larges ensembles de photographies d’Ahlam Shibli et d’Antonios Loupassis, tandis que le diaporama de Santu Mofokeng, The Black Photo Album, montre comment le support de l’album de famille, élargi à une communauté, peut constituer une forme de biographie collective. Un «conte créole» en vidéo de Laure Bréaud répond aux personnages de Friedl.

Un montage de portraits de Marc Pataut accompagne l’ensemble (inédit) de Loupassis et témoigne de la collaboration qui s’est nouée depuis 1996 entre les deux hommes. Les combinaisons portrait/récit de Madeleine Bernardin Sabri font écho au film-récitatif de Chantal Akerman (photographie de Babette Mangolte), News from Home.
Avec la photographie et la chronique du quotidien, les formes biographiques sont sorties du cadre de l’histoire édifiante (ou hagiographique); le destin s’est banalisé mais aussi diffusé, ramifié. L’exposition rend un hommage appuyé à la biographie poétique, exemplaire à ce titre, d’André du Colombier (1952-2003).
Méconnu et quasiment oublié, celui-ci avait effectivement contourné le dogme de l’œuvre attaché à un auteur. Mais, pour reprendre l’expression de Mallarmé à propos de Rimbaud, il fut «un passant considérable», il a laissé les jalons d’un parcours tracé au bord de la disparition, qui sont autant de traces candides de survie.

Commissariat
Jean-François Chevrier, assisté d’Elia Pijollet