DANSE | CRITIQUE

Zweiland

PJuliane Link
@15 Mai 2009

Zweiland offre un paysage disparate entre deux Allemagnes dont la réunification s’accompagnera de frictions hermétiques et de bouleversements impitoyables. La scène, catalyseur d’émotions, évoque le mouvement incessant de la rue. Dans une course frénétique au bonheur, s’articulent des jeux d’enfants, des querelles d’adultes, des envolées d’amants. Quelques instantanés de cohésion sociale et un tâtonnement d’espaces possibles projettent de doux moments de tendresse, d’absurdité et d’aménité.

Une scénographie faite de bric et de broc admet tous les ressorts de la transformation, symbole d’un contexte sociopolitique en profonde mutation. Le bouleversement perpétuel se déploie comme un mot d’ordre, une saillie charitable, un cri d’amour. Un café, un abri, un comptoir où l’on vient pointer, quelques planches de bois accueillent ces lieux éventuels… Bientôt, le café se transforme en un débarras, dans lequel un homme est confronté à une chute incontrôlable d’objets. Dès lors qu’il retient un objet, un autre vient s’écrouler sur son corps, métaphore d’un effondrement inévitable.

Les personnages sont obstinés, farouches et bavards, avec la pugnacité d’une volonté post-moderne, dans cette vitalité féroce qui anime l’être en devenir. D’une actualité pénible, l’attente d’un lendemain plus prometteur révèle toutes les rages et tous les espoirs. Des ouvriers en bâtiment chantent la vie, repeignant le décor en bleu ciel, des prostituées provocatrices harcèlent un homme de passage. Entre hystérie et apaisement, la musique d’une vieille platine vinyle offre une mélopée de goguette pour deux amoureux qui s’enlacent.

Un condensé d’absurde et de surréalisme dégouline merveilleusement de cette pièce, à travers de multiples saynètes cocasses comme celle où trois femmes parcourent la scène, à toute vitesse, en robes rouges velours, tenant une natte dans chacune de leurs mains. Un rituel magique est ensuite entamé par ces mêmes femmes sur le corps d’un homme allongé, dans une mise à distance burlesque d’un appel lancé aux cieux, un auxiliaire mystique attrapé à la volée, comme dans un fantasme. Une croyance qui accompagne les figures tutélaires de la métamorphose.

Puis, la méfiance cède la place au jeu, tous s’alignent derrière un bureau, attendant leur tour dans un but inconnu, l’énervement, l’agitation et l’impatience se révèlent. Ils s’endorment debout, et soudain l’émeute envahit le plateau, chacun emmenant un morceau de la gargote avec lui, son égoïsme et ses bas instincts. Enfin, Sasha Waltz qui confie être inspirée par le bruit de la pluie sonnant sur les toits, offre un moment de douce torpeur pour ces danseurs et nous-mêmes, grâce à une pluie chaude et délicate comme une pluie d’été … Chacun s’abrite sous le toit de tôle, les corps se collent les uns aux autres, se réchauffent et s’accompagnent en songe.

— Interprétation : Luc Dunberry, Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola, Nicola Mascia, Grayson Millwood, Claudia de Serpa Soares, Takako Suzuki, Luarie Young
— Musique originale : Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola
— Conception lumière : Martin Hauk
— Costumes : Sasha Waltz, Annette Bätz