ART | EXPO

Zong Dé An

06 Juin - 05 Juil 2003

Entre un Réel énigmatique, le Temps et le Tao, des sculptures et des empreintes, des mises en scène de surfaces et de volumes dans des matériaux humbles: fer rouillé, toile, papier, plâtre, argile, ficelle, peaux de banane séchées, sel, boules de riz.

Zong Dé An
Zong Dé An

«La sérénité, l’harmonie. Accord des contraires

Zong Dé An conjugue le sec et les fluides; la verticale, l’horizontale et les obliques; le tendu et le flottant; le fragile et la persistance; l’éphémère et la permanence; le plan et les plis; le diapré et l’éteint; le chatoyant et l’effacé; le rouillé et le radieux; la «chose» et l’ombre; le caché et le visible.

Il concilie les contraires. Il harmonie les opposés. Il réunit des dissemblances, des dissonances heureuses, des différences qui vous enchantent.
Selon Héraclite d’Ephèse (Ve siècle av. J.-C.), «le monde est une harmonie de tensions tour à tour tendues et détendues, comme celle de la lyre et de l’arc». De même les œuvres de Zong Dé An règlent la concentration et la détente, l’intensité et le calme. Elles mettent en évidence les forces affrontées et les contrebalancent, les équilibrent.

Le nom «An» lui convient. «An» signifie la paix, la sérénité, la tranquillité, la concorde.

Le Réel énigmatique, le Temps, le Tao
Dans l’atelier de Zong Dé An, paisible, serein, sans agitation, sans trouble, sans désordre, quand le temps est lent, le Réel se métamorphose doucement, se déplace insensiblement. Petit à petit, de façon mesurée, réservée, le Réel bouge à peine, se modifie avec modestie et sans cesse. Le pouls du Réel est presque imperceptible. Peu à peu, le Réel change, se transmue lentement.
Zong Dé An intitule une majorité de ses œuvres: le Réel. Il ne le définit pas davantage. Pour lui, le Réel et le Temps s’entrelacent. De manière énigmatique, il énonce: «Il n’y a pas d’objet. Le Réel frappe à la porte de l’atelier. Le Réel traverse les formes, les parcourt, les visite, les améliore.» Vous vous interrogez face à ce Réel, difficile à être délimité. Avec retenue, Zong Dé An vous aide à pressentir le monde tamisé, à deviner un fond inconnaissable.
Le Réel voilé est peut-être proche du Tao, Lao Tseu (Tao -Tö -King, XXI) évoque le Tao, la Voie fuyante, insaisissable, juste, «efficace». François Houang et Pierre Leyris donnent une traduction subtile du Tao -Tö -King: «La Voie est au monde des choses / Illusions évanescentes/Illusions évanescentes / Mais en qui se trouvent des formes / Illusions évanescentes / Mais en qui se trouvent des choses / Un mirage crépusculaire / Mais habité par des essences / Et par de solides promesses.» Ainsi les œuvres de Zong Dé An nous donnent à voir les formes de la Voie, en partie évasives, esquissées, devinées, pressenties. Elles nous aident à penser, à nous améliorer. Elles constituent un message en attente, suspendu, de l’énergie immatérielle, de la force, de la vie, de la vérité, de la lumière. Selon Zong Dé An, le message vient d’ailleurs, du divin. Le message passe par les œuvres; il est transmis par nos sensations, par nos sentiments. Les œuvres sont peut-être des prières, des méditations animées par le souffle. Selon le poète Paul Valéry, en 1944, «la liberté est une sensation. Cela se respire.»

Célébrer les matériaux humbles
Zong Dé An a la connaissance des matériaux modestes, simples, économiques; il les aime; il sait les employer, les agencer, les organiser de diverses manières. Il n’utilise ni le marbre, ni le bronze, ni l’argent. Très rarement, il crée un reflet d’or sur une surface. Dans ses œuvres, interviennent le fer rouillé, des couvertures, des toiles parfois usées, des papiers de couleur d’Asie ou d’Occident, le plâtre, l’argile parfois «ligotée», des ficelles tendues, des branches, des peaux de banane et d’oranges séchées et suspendues, le sel, des boules de riz, des galettes, la cire blanche, des fragments de miroirs, des aiguilles de bois, des fils… Il célèbre l’humilité, la réserve, l’effacement, la douceur, la modération, la retenue.

Les matières discrètes rayonnent dans une étrange splendeur furtive, dans une gloire voilée.
La transformation, le changement sont secrets. Ils se dévoilent à peine.
Lie Zi (Du vide parfait) s’interroge: «Mouvement infini du monde / Le Ciel et la Terre changent en secret / Qui s’en aperçoit ?»

Empreintes et ignames sculptées
Zong Dé An agence ses sculptures et ses empreintes. Attentif, circonspect, sensible, il met en scène les surfaces et les volumes. Il oriente un site. Il nous guide. Il dispose des choses dans un ordre qui s’impose; il les arrange; il les orchestre.
Des empreintes, des traces d’eau, celles de lumière marquent des surfaces, en quelque sorte les tatouent. Elles y impriment des formes décolorées, déplacées. Elles indiquent le passage des événements, les changements, les saisons. Elles sont les sceaux du temps.
La rouille, l’altération, la décomposition, l’effacement de certaines couleurs, l’éteint, le terni, le fané, le mat, le délavé créent les climats du monde, les changements de l’âme. Diverses situations se modifient. La notion japonaise de Sabi renverrait à la rouille, au vert-de-gris, à l’oxydation, à la patine, à la beauté d’une fleur prête à tomber.
La lumière fait et défait des couleurs en partie masquées, dissimulées, parfois perdues, parfois retrouvées. Les intempéries, l’eau peignent des plans. Des sortes d’«origami», leurs plis, des dentelles de papier, des carrés, des cercles, des silhouettes semblent liés à des rites mesurés, discrets, à des cérémonies poétiques.
Ou bien, ses ficelles tendues, fixées à quelques clous sur deux murs, forment une structure étrange, un réseau complexe, proche des fils d’une araignée…Une accumulation de feuilles de papier devient une sorte de colonne colorée ou une sorte de socle… Des peaux de bananes et d’oranges, séchées, se suspendent comme des guirlandes…
Ou bien, Zong Dé An sculpte des patates douces, des ignames en forme de têtes. Séchées, légères, elles évoquent certains os ou des bois flottés. Elles sont posées sur une couverture, sur des papiers ou sur un lit d’ouate… Ou encore, il pétrit des petites sphères de riz, de minuscules globes. Et vous pensez parfois au poème du philosophe Parménide d’Elée (VIe siècle avant J.-C.) qui parle de l’unité et de l’éternité de l’être: «L’être est cette masse, pareille à une sphère harmonieusement ronde qui partout s’écarte également de son centre.» Le globe est parfait.

Presque ne pas agir
Dans une banlieue proche de Paris, à Pantin, un immeuble a pour nom Le ventre de la Baleine. Dans l’immeuble, l’atelier de Zong Dé An est un étrange jardin silencieux. Parmi des plantes diverses, l’artiste crée des poèmes visibles, des mouvements de l’âme. Il donne à voir la vie ondoyante, les jeux de l’éphémère et de la permanence.
Zong Dé An intervient peu. Il médite. Il se concentre. Il contemple les changements de la lumière. Il regarde le soleil qui se renouvelle chaque jour et qui ne cesse pas d’être éternellement nouveau. Il agit peu. Vous vous souvenez de certaines phrases du Tao – tö – King (LXXVIII): «Rien n’est plus souple et plus faible que l’eau. (…) La faiblesse a raison de la force. La souplesse a raison de la dureté.»
Dans un poème chinois ancien, une cloche est suspendue dans la campagne. Puis quand le givre tombe, la cloche vibre, tinte doucement.»

Gilbert Lascault
Paris, septembre 2000

Article sur l’exposition
Nous vous incitons à lire l’article rédigé par Sylvie Rousselle-Tellier sur cette exposition en cliquant sur le lien ci-dessous.

critique

Variations, le temps