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PLeïla Elyaakabi
@03 Jan 2011

C’est une ambiance d’intimité qui se dégage des photographies de Manuela Marques. En découvrant son œuvre, on a l’impression de s’immiscer dans le secret d’un huis clos. On est alors initié à mesure qu’on se laisse gagner par l’émotion.

Si le visiteur d’une galerie s’attend à un parcours logique, à la recherche d’une unité dans l’œuvre, ce n’est pas de cette façon qu’il devrait appréhender cette exposition. Quand une pointe de mélancolie vient percer ses émotions, alors il se rend compte qu’il est peut-être face à un secret. Il doit ouvrir le rideau d’une alcôve pour percevoir ce qui n’est peut-être sensible que dans le monde des pensées.

Un homme nu assis sur le bord de son lit défait, les bras pendants sur ses cuisses, regarde vers le sol. On pense à un réveil solitaire, en voyant ce personnage à l’expression calme et mélancolique. Le drapé de sa couverture blanche s’étend négligemment du lit au sol. Ce drapé blanc évoque la volupté et peut-être une nuit sensuelle. Le sentiment pur et délicat qu’inspire le tissu damassé immaculé, contraste avec la noirceur de la mélancolie. Comme dans un cloître, la chambre est plongée dans l’obscurité mais la lumière parvient pour éclairer ce moment de réflexion solitaire quasi religieuse.
Ce n’est pas là l’image d’un penseur intellectuel, le personnage étant recentré sur lui ; ce lit en désordre évoque le détachement par rapport aux préoccupations pratiques. Le lit est le continent du sommeil et de l’amour et la couverture tombée au sol laisse perdurer le rêve. Le jeu de clair-obscur et le drapé font penser aux tableaux des maîtres baroques, mais contrairement aux sujets des classiques, l’homme n’est pas un objet sensuel mais un être sensible.

L’impression de calme et de mélancolie est présente également dans Cage. Deux oiseaux sont enfermés respectivement dans deux cages placées symétriquement. Les triples coupoles des cages, la position des oiseaux qui se font dos, les pots de plantes, tout est installé de façon symétrique devant une fenêtre aux vitres troubles. La vue derrière les vitres reste teintée de mystère. On y entrevoit un bâtiment fermé sur une cour carrée, et percé de larges fenêtres donnant sur des couloirs aux vitres alignées.
Derrière l’enchantement poétique du décor domestique de premier plan, une discrète sensation d’étouffement s’insinue. La cage d’abord, est un symbole d’enfermement. Au second plan, les fenêtres laissent difficilement entrevoir le monde extérieur. L’accumulation des vitres suscite l’espoir d’un ailleurs, sans jamais laisser l’œil y parvenir. Cette difficulté à voir plus loin est marquée par l’aspect flou de l’arrière-plan. D’ailleurs, ce bâtiment fantomatique provoque une sensation de déréalisation. Les oiseaux se tournent le dos, et le silence semble régner dans la pièce sombre. Les couloirs solitaires du bâtiment ne sont pas franchis tout comme les voies de l’esprit qui se bornent à ne pas voir ou savoir.

Le thème du savoir déprimé est abordé dans Lotus. Les fleurs y sont fanées, leurs tiges noires, calcinées, penchées vers le bas. Ces fleurs sont hydratées par un mince filet d’eau au fond d’un vase pyramidal. Le haut du vase en biais, ainsi que sa position au bord de l’angle d’une table évoque le déséquilibre, la chute du vase semblant imminente. Comme dans la photographie décrite précédemment, l’arrière plan est flou. La prise de vue décalé provoque des sensations de vertige et d’enfermement, d’autant que la pièce n’est visible qu’à travers un angle restreint.
Relégués à l’angle d’une pièce faisant écho à l’angle de la table, les lotus, symboles du savoir, sont en train de dépérir.

L’œuvre Miroir représente une glace dans un cadre à l’allure baroque et féminine. Ce pourrait être l’objet de décoration d’un boudoir aux murs roses. Le cadre et les motifs d’arabesque sur le miroir sont dentelés de façon délicate. De légères tâches noires, marques du temps passé et de l’usure, apparaissent sur son bord droit. Ce miroir semble le témoin d’une histoire secrète qu’il ne révèlera point. En effet, le reflet est complètement flou : on y devine des portes s’ouvrant en abîme. Mais il faut s’approcher et scruter indiscrètement l’intérieur reflété, sans jamais parvenir à définir ce qu’il contient.

Si le thème du huis clos revient souvent dans ses photographies en intérieur, Manuela Marques l’évoque également dans la nature. Dans Maison la matière brute de la pierre apparaît d’abord en gros plan. Là, l’image présente une certaine ambiguïté puisque la pierre peut être confondue avec l’écorce d’un arbre. Au premier plan, apparaît l’ouverture étroite d’une falaise sur une grotte sombre. Le reste de l’image est flou comme pour laisser en suspens l’interprétation de l’œuvre dans sa généralité, et laisser le regard se concentrer sur la grotte. On connaît l’allégorie de la caverne de Platon : faut-il voir dans Maison une expression de sa théorie, c’est à dire la difficulté à voir les choses comme elles sont ?

Dans Suspension, l’image de la nature est équivoque. Au premier plan, le feuillage de l’arbre est flou laissant le regard se concentrer sur le centre le l’arbre. A ses branches, pendent des sacs en plastique, comme des fruits malsains. Ces suspensions énigmatiques évoquent les déchets laissés par l’humain. La laideur du sac vient désamorcer la beauté de la nature : de façon frappante, on voit là comment l’objet polluant pend inexorablement vers le sol alors que la nature tend au contraire à se régénérer. Pourtant, ce qui peut troubler dans l’œuvre d’art peut parfois paraître banal dans la vie réelle. L’environnement quotidien du citadin est en effet truffé de ces éléments polluants qui viennent se mêler à la nature. Cela fait partie du paysage donc on n’y prête pas attention.

Finalement, c’est peut-être là que se situe le secret de Manuela Marques. Les photographies tentent le regard, l’incitent à se concentrer pour percer le mystère de leurs sujets, en donnant l’impression que quelque chose se joue en dehors de leurs cadres. L’artiste laisse ainsi entendre que ce n’est pas dans une réalité perceptible qu’on trouvera la clé de la connaissance (vouloir percer un secret, c’est vouloir connaître, savoir) mais dans une quête sensible.

— Manuela Marques, Homme 1, 2010. C-Print. 120 X 152 cm
— Manuela Marques, Lotus, 2010. C-Print. 75 x 95 cm
— Manuela Marques, Maison 1, 2010. C-Print. 120 x 153 cm
— Manuela Marques, Miroir 1, 2010. C-Print. 103 x 129 cm
— Manuela Marques, Suspension 1, 2010. C-Print. 180 x 218 cm
— Manuela Marques, Cage 1, 2010. C-Print. 75 x 95 cm