DANSE | INTERVIEW

Yuval Pick

Au cœur de l’actualité institutionnelle car fraîchement nommé à la tête du CCN de Rillieux-la-Pape, le chorégraphe israélien Yuval Pick est l’invité d’honneur du festival Les Repérages, organisé par Danse à Lille. Cet ancien «répéré» y présente sa dernière création, Score, un «chant d’amour pour les habitants d’Israël», une pièce saturée d’énergie où la sensation prime.

Céline Piettre. Tu viens d’être choisi pour diriger le Centre chorégraphique national de Rillieux-la-Pape, situé dans la banlieue Nord-Est de Lyon, à la suite de la chorégraphe Maguy Marin. Quel a été ton parcours jusqu’à aujourd’hui, de ton arrivée en France dans les années 1990 à cette nomination ?
Yuval Pick. J’ai d’abord dû trouver ma place dans le paysage chorégraphique français. Quand je suis arrivé en France, j’ai senti une forme de résistance à mon travail. Je ne m’inscrivais pas dans le courant de la danse conceptuelle. J’ai un rapport au corps particulier, qui n’est ni iconique, ni plastique. Pour moi, il est un émetteur/récepteur, une source d’information sur les gens. La danse est un mode de communication. On me dit souvent, à raison, que j’ai un corps juif israélien, car même laïc, je reste influencé par la tradition iconoclaste. Les juifs ne doivent pas représenter la divinité. La religion juive se ressent avant tout physiquement. Comme elle, la danse que je défends ne s’inscrit pas dans la représentation, ni dans la forme mais dans la sensation. Elle suggère plus qu’elle ne raconte. Aujourd’hui, je veux pouvoir parler du monde contemporain avec la danse, les corps, les mouvements.

Cette nomination à la tête du CCN est une forme de consécration. Comment anticipes-tu ta future responsabilité de « chef d’entreprise » ?
Yuval Pick. C’est très excitant. Cela fait longtemps que j’attends d’avoir une compagnie permanente et un lieu pour pouvoir développer mon travail dans la durée. Rillieux-la-pape est un endroit qui m’intéresse. Au contraire de la plénitude lyonnaise, c’est une ville où il y a beaucoup de choses à faire, à construire et à déconstruire. Maguy Marin a déjà posé les premières fondations d’un dialogue entre le centre chorégraphique et les habitants. Je voudrais, humblement, ajouter une strate supplémentaire.

Quelles vont-être les grandes lignes de la nouvelle politique du CCN?
Yuval Pick. Outre l’accompagnement des compagnies régionales et internationales, qui est l’une des missions obligatoires d’un centre chorégraphique national, j’attache une très grande importance à la médiation culturelle. Ce sera l’un des axes forts de mon projet. Je veux essayer de créer une proximité entre des gens qui ne connaissent pas la danse et des objets artistiquement très exigeants, sans tomber dans le divertissement. Rillieux-la-Pape est une ville qui compte soixante dix nationalités différentes. On va travailler sur cette mixité là, à partir de la mémoire corporelle et sonore de chacun. Tenter de réactiver ces mémoires diverses par le corps et la musique.

Qu’est-ce que tu vas proposer au public, concrètement, pour inciter ce rapprochement avec le CCN en particulier et la danse en général ?

Yuval Pick. Des ateliers, un travail régulier avec les écoles, primaires et secondaires, et surtout la mise en place de projets participatifs. L’idée est de choisir une création de la compagnie et de la travailler avec des amateurs. Le premier projet participatif sera Score/Rillieux. Il va être construit sur le même modèle que ma dernière pièce, à partir d’une captation sonore. On va constituer un groupe (avec l’aide du réseau associatif) et se promener dans la ville pour enregistrer son murmure. Ce sera une sorte de « portrait sonore » de Rillieux-la-Pape, qui sera présenté ensuite au CCN.

Excepté les projets participatifs, y aura-t-il d’autres initiatives propres à la nouvelle équipe ?
Yuval Pick. Oui. Je souhaite par exemple intensifier la présence du Centre chorégraphique dans la région Rhône Alpes, particulièrement dans les lieux éloignés des centres artistiques : les petites communes et les villages. J’ai créé pour cela un projet itinérant sur la musique de Jean-Sébastien Bach, PlayBach, très léger d’un point de vue technique et qui pourra donc être présenté partout, dans les salles des fêtes, gymnases et écoles. J’ai sélectionné sur un ipod les huit gros tubes de Bach que je laisse ensuite à la disposition des danseurs (un trio) afin qu’ils opèrent un montage sonore dans le temps réel… C‘est un véritable projet militant. Nous nous déplaçons jusqu’au public pour lui faire découvrir la danse par l’intermédiaire de la musique et un mode d’écoute contemporain : la playlist.

Beaucoup pensent que la démocratisation culturelle n’est qu’une utopie ? Ce n’est pas ton cas ? 

Yuval Pick. Je vais te répondre avec un exemple concret : la compagnie vient de faire quarante dates dans le Nord avec PlayBach, et ça a très bien fonctionné sur le public… Je ne suis pas naïf, je suis conscient que le spectateur doit être éduqué. J’appartiens à une génération de chorégraphes beaucoup moins romantique que la précédente ! Mais je ne suis pas non plus un animateur. Le projet participatif est un projet avec de vraies exigences artistiques, je demande aux gens de traverser un processus de création, de sentir cette abstraction propre à la danse. Je pense aussi qu’il ne faut pas traiter le public de la même façon, comme si c’était une masse anonyme. Les gens ont tous des sensibilités différentes, auxquelles on doit prêter attention. Au final, mon premier objectif est que ce public puisse identifier physiquement le lieu, même s’il vient d’abord au CCN pour voir un concert ou participer à une soirée festive ― nous allons organiser des bals dans le cadre du festival lyonnais Les Nuits sonores. Puis, peut-être que la fois d’après, il aura la curiosité d’assister à un spectacle de danse…

Quels sont tes liens avec Maguy Marin, qui reste directrice du CCN de Rillieux-la-Pape jusqu’au mois d’août prochain ?
Yuval Pick. Maguy a coproduit deux de mes pièces, 17 Drops et Score, dans le cadre du CCN. Même si on a une esthétique très différente, je partage avec elle une forme de résistance. Elle a toujours défendu sa danse, malgré les critiques ou les obstacles quelconques. Je suis très sensible à cette posture et aussi à la dimension de sa recherche. C’est une chorégraphe expérimentée, qui a une longue carrière derrière elle mais qui reste toujours au milieu de ses pièces. Elle créé de l’intérieur des pièces. Elle ne s’extériorise pas, comme beaucoup de chorégraphes arrivés à ce niveau. On sent quelque chose de très organique dans la manière dont elle aborde ses créations. C’est, je crois, ce qui nous rapproche.

Ta dernière pièce Score, créée en mars 2010 aux Subsistances de Lyon, vient d’inaugurer l’édition 2011 du festival Les Repérages, à la Condition publique de Roubaix. A l’origine de Score, il y a un voyage en Israël, au cours duquel tu as capturé les sons, les bruits, les mélodies de ton pays natal… Pourquoi ce point de départ ?

Yuval Pick. Score est une commande du festival lyonnais « Ca tchatche », qui avait pour thème le langage. En tant que chorégraphe étranger, j’étais censé explorer le rapport aux langues qui me constituent, hébreu, yiddish, français… mais je n’avais pas forcément envie de travailler avec le texte. Donc, je me suis orienté très vite sur le son, la vibration de la terre, des gens. La musique a toujours été importante dans mes pièces. Depuis 1995, je collabore avec le compositeur Bertrand Larrieu, mais c’est la première fois que nous travaillons à partir d’ une prise de son réelle, documentaire ― en anglais Field Recording. Certains passages sont ensuite mixés et arrangés mais beaucoup sont retranscrits tels quels, dans leur forme brute.

Cette matière sonore, très présente dans la pièce, est-elle une façon de transposer sur scène « l’énergie spécifique à Israël », « cette urgence » dont tu parles au sujet de Score ?

Yuval Pick. Oui. Je me suis intéressé plus particulièrement au rythme binaire, celui du rock ou de la techno, qui correspond pour moi à une pulsion de vie, la pulsion d’une société qui parvient à survivre malgré les difficultés. Je ressens Israël comme un pays fragile, mais qui a une envie d’exister très forte. Là-bas, il y a quelque chose de suspendu, qui n’est pas encore posé. Les gens vivent perpétuellement dans une situation d’urgence, comme s’ils étaient assis sur le bout de leur chaise, prêts à se lever à tout instant. C’est un pays en guerre, à vif. Je voulais transcrire sur scène ce sentiment d’insécurité, cette menace, qui est propre au subconscient juif. Et aussi la vitalité, la jeunesse d’Israël et son besoin de s’évader, d’échapper à la réalité par la fête et la musique.

Tu mets en avant cette énergie mais aussi la méconnaissance de l’autre, d’où ces unions et désunions permanentes des trois danseurs ?

Yuval Pick. En Israël, les gens sont tous similaires, ils ont le même rapport au corps, la même façon de marcher, de communiquer, mais il y a une vraie frontière entre les communautés et les confessions, pas seulement entre les arabes et les juifs, également entre les arabes musulmans et chrétiens, entre les juifs orthodoxes et laïcs. C’est très étonnant, car c’est un pays petit, avec une forte densité de population : les gens sont les uns sur les autres tout en respectant des lignes de démarcation bien nettes. Après avoir vécu quinze en France, j’ai été frappé par cette méconnaissance de l’autre. J’ai donc mis trois danseurs sur scène, trois êtres jeunes, très semblables, qui n’arrivent pas à tenir un lien. Ils ont un rapport avorté à la relation. Ils tentent en vain de se rapprocher : essaient, échouent, rembobinent, recommencent. C’est désespéré, presque sisyphéen, mais il y a un amour. Pour moi, Score est une chanson d’amour pour les gens d’Israël.

Les danseurs sont enlisés dans un mécanisme de répétition, comme voués à une forme de stérilité. Est-ce une autre façon de porter un regard « critique » sur Israël ?

Yuval Pick. J’amplifie un type de comportement proprement humain, que chacun porte en lui. Ce quelque chose qui empêche les gens de se rencontrer. Mais je n’aime pas me réduire à un concept. Même si je suis intéressé par les idées, je crois à cette possibilité que les subconscients se rejoignent, personnels et collectifs. Je veux toucher l’universel, qu’un lien se tisse entre moi, les danseurs et le public.

Pourquoi un trio ?
Yuval Pick. Je suis comme un chimiste. Je crée une molécule avec trois atomes. On est ici en présence d’une forme nucléaire. Solo, duo, trio sont nos premiers rapports au monde. Dans le trio, il y a une tension supplémentaire, une mathématique primaire qui me fascine. Mais, je suis plutôt un chorégraphe de groupe, car le groupe me permet de travailler à partir de couches multiples, de composer un paysage géologique, à l’image de la société ou de phénomènes naturels. Pour Score, il était question d’avoir cinq danseurs sur scène mais à l’époque nous n’avions pas assez de moyens financiers…

Tu sembles attacher une importance particulière aux interprètes…

Yuval Pick. Oui, absolument. Je souhaiterais réévaluer et revaloriser le rôle des interprètes. Ils ont une responsabilité énorme, donnent vie au projet. Or il n’y a pas assez de danseurs qui continuent leur parcours d’interprètes, ils deviennent très vite (trop vite!) chorégraphes. Je pense que c’est une erreur, car c’est très important d’approfondir ce métier là, à la base de la communication avec le public. Au CCN de Rillieux, les interprètes auront un rôle primordial dans le travail de médiation. Ils iront à la rencontre des spectateurs.

Peux-tu nous parler, pour finir, de ta prochaine création ?

Yuval Pick. La pièce, pour sept ou huit interprètes, sera créée pour la Biennale de la danse de Lyon en 2012, et sera présentée au Théâtre national de Chaillot en septembre 2012. L’idée est de travailler sur la société, les rapports de l’individu au groupe, en tenant compte bien sûr de mon expérience à Rillieux-la-Pape…

― Chorégraphie : Yuval Pick
― Avec : Lazare Huet, Anna Massoni, Antoine Roux-Briffaud
― Création musique : Bertrand Larrieu.
― Lumière : Nicolas Boudier
― Costumes : Angèle Mignot
― Coaching vocal : Anne Fromm
― Chargée de production et diffusion : Magali Clément
― Photographie : Laurent Philippe