ART | CRITIQUE

You Only Live Twice

PSarah Ihler-Meyer
@21 Nov 2008

Une vanité de Jean‐Luc Verna, d’étranges saynètes sous d’innocentes apparences de Jean‐François Moriceau et Pétra Mrzyk, des portraits sous forme de t‐shirt ou en altuglas de Maria Tomé et Ingrid Luche, et une recette de cuisine au résultat improbable par Rob Pruitt.

Dessinés dans un style enfantin, les personnages surréalistes de Jean‐François Moriceau et Pétra Mrzyk étonnent subrepticement, amusent là où l’on s’y attend le moins. Un simple calendrier prend la forme d’un pénis, une moustache se prolonge en une paire de lunettes, une tête de mort fait office de transat à une cervelle en villégiature, des visages disparaissent sous d’épaisses chevelures. Les deux comparses n’en finissent pas de perturber de banals motifs.

Cela dit, à leurs dérangeantes mises en scène de jeux pervers se substitue ici un formalisme, certes divertissant, mais vide de sens. Le burlesque et la fantaisie sont au rendez-vous mais le trouble a disparu. Du moins, il est difficile de penser autrement quand, au vu d’un lion affublé de talons aiguilles ou de gâteaux géants, on se souvient des personnages en forme de doigts, de bouche, et de nez, se pénétrants les uns les autres dans des postures équivoques.

La candeur du trait était alors au service de jeux sexuels d’un autre âge, celui de l’enfant, aussi appelé «pervers polymorphe». Ainsi, ce qui relevait d’un humour corrosif — reléguant la pureté au domaine des leurres — s’est transformé en un comique sans force. Cette perte d’intérêt est sans doute due au projet même, à l’origine des quelques 365 dessins exposés : réaliser un dessin par jour durant une année.

Dans une autre salle, Jean‐Luc Verna expose L’Invention du caducée, Vous qui ne m’appelez plus Dorothy. Au milieu d’une toile sans apprêt, un amoncellement de têtes de morts et de guirlandes, sans oublier un godemichet, sont suspendus. Sur la gauche, deux personnages en tenue d’Adam sont attachés par le pénis à un coeur. Celui‐ci est formé de deux bras enserrant un caducée, symbole de la médecine, soit de la lutte contre la mort.

A droite, un homme — encore nu — court avec des chaussures de femmes trop grandes pour lui. Plus haut, une tête à mi-chemin entre l’homme, le singe et l’ovni, est surmontée d’une phrase, «the end», et de deux poèmes autour de la passion amoureuse. Autant dire que nous avons ici affaire à une vanité. Qu’est‐ce que l’amour, le sexe, la passion, au regard du temps qui passe et de la mort qui ravage tout? Telle semble être la question incongrue au coeur de cette oeuvre. Incongrue, car la vanité ne fait sens que relativement aux velléités des hommes — être riche, séduisant, cultivé — c’est‐à‐dire relativement au labeur qu’ils se donnent pour améliorer leurs conditions d’existence, et non par rapport à ce qui s’impose à eux, l’amour.

De son côté, avec Pop Pop Chocolate Chip Cookies, Rob Pruitt propose une pièce fondée sur le décalage. En guise de cartel, une recette écrite à la main est accrochée au-dessus de deux disques de bois tout comme sortis de l’usine. Le caractère manuel de l’écriture s’oppose au caractère industriel des disques, l’attente de gâteaux faits maison est déçue par leurs fac‐similés. Serait‐ce une satire de la publicité et de son cortège de mensonges ? Sans doute. Et après ?

Plus loin, Maria Tomé avec ses portraits en t-shirts donne dans la réflexion sociologique rebattue. Des t‐shirt sur lesquels sont imprimés toutes sortes de bustes sont accrochés sur un mur à l’intérieur de pochettes en plastique. Le vêtement est le lieu où les identités s’affirment et se confrontent. Certes.

Une seule pièce échappe à la déception, Patricia d’Ingrid Luche. Placée en haut d’un mur, une forme rectangulaire faite de plexiglas et d’acier passe tout d’abord inaperçue: son apparence l’assimile à un placard ou encore à un appareil électroménager. Un regard plus attentif constate cependant qu’il ne s’agit ni d’un meuble ni d’une climatisation, mais d’une pièce présentant différentes qualités. L’aspect froid de l’acier et la semi opacité de plexiglas se conjuguent au caractère clos du rectangle. Le tout — froid, fermé, et à distance —  se définit également par sa relation à la galerie, qu’en retour il qualifie d’inhabitable. Préoccupée des formes dans leur rapport à l’espace, cette oeuvre pourrait être confondue avec l’art minimal, si son titre ne nous rappelait pas que ses propriétés renvoient à un individu. Ce qui passait pour un simple objet est en réalité un portrait minimaliste. A rebours des pièces précédentes dont l’extra‐ordinaire indiffère, Ingrid Luche surprend dans la simplicité.

Ingrid Luche
Patricia, 2004. Acier, plexiglas, bois, peinture. 95 x 120 x 50,5 cm.

Jean‐François Moriceau et Pétra Mrzyk
Sans titre, 2009. Encre et acrylique sur papier. 29,7 x 21 cm.

Rob Pruitt
Pop Pop Chocolate Chip Cookies, 2008. Médium laminé, recette de cookies sur papier. Diam 120 cm x 4 cm d’épaisseur.

Maria Tomé
Corps sur Corps, 2008. T‐shirt impression manuelle.

Jean‐Luc Verna
L’Invention du caducée, Vous qui ne m’appelez plus Dorothy, 2008. Crânes, coeur en verre, coeur en plastique, un godemichet, un cran d’arrêt, bijoux, 20 guirlandes lumineuses, deux transferts de dessin sur médium rehaussés de crayons de couleur, deux pâtes de sanglier, des cornes, un cockering. 150 x 230 cm.

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