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Yes, We Don’t

PAurélien Pelletier
@05 Juin 2011

Une vingtaine d’artistes sont rassemblés sous la formule: «Yes, We Don’t», autour des figures tutélaires de Bernard Bazile et du couple Simone Denicolai & Ivo Provoost, afin d'interroger par leurs œuvres comment interagir avec l'époque? Est-ce encore possible? Quels sont les moyens, sinon de perturber, de noyauter le présent?

A l’origine de cette exposition, il y a une première collaboration entre la directrice de l’Institut d’art contemporain, Nathalie Ergino, et le commissaire indépendant Joël Benzakin. Vient ensuite le choix de trois artistes, Bernard Bazile d’un côté, Simone Denicolai & Ivoo Provoost de l’autre, dont les pratiques atypiques vont déterminer l’orientation de l’exposition sous la formule «Yes, we don’t». Entendu comme une négation active, ce «slogan» vient positionner les artistes dans l’affirmation d’une certaine contestation idéologique, non sans une pointe d’ironie.

A ce titre, le travail de Bernard Bazile donne le ton. Son affiche It’s O.K. To Say No (1989-1990), œuvre la plus ancienne de l’exposition, semble marquer le point de départ de cette manifestation. Y sont mêlés l’imagerie populaire et enfantine du cartoon, un perroquet personnifié fait de couleurs unies et très vives tenant un parapluie, les codes de la publicité, avec ce slogan repris comme titre de l’œuvre et le format affiche, enfin l’utilisation de la moquette comme surface picturale, matériau familier, symbole à cette époque d’un certain confort domestique. Bernard Bazile s’intéresse à notre quotidien, aux sollicitations, notamment marchande, que la société exerce sur les individus.

Une résonance intéressante est apportée à cette pièce, dans la mise en espace commune avec Folk Archive, Room 4 (1998-2005) de Jeremy Deller & Alan Kane. Leur attention se porte sur la culture populaire, le folklore, l’histoire sociale britannique contemporaine. Ces archives réunissent diverses objets hétéroclites tous jugés dignes d’un intérêt visuel et souvent socialement porteurs de sens: banderoles en tous genre, photographies de graffitis, flyers, feuilles de pétition, publicités pour le téléphone rose, dessins et peintures faites par des prisonniers, etc.
Autant de réalisations anonymes désintéressées de toute reconnaissance artistique, mais qui d’un point de vue anthropologique témoigne de toute la créativité et des particularismes culturels d’une société. Leur démarche rappelle celle du collectif américain Group Material qui s’attachèrent entre autre à supprimer les distinctions entre ce que l’on désigne comme la high et la low culture, cette dernière n’ayant habituellement aucune chance de connaître les cimaises des musées ou des galeries.

Second pilier de l’exposition, le couple Simone Denicolai & Ivoo Provoost utilisent eux aussi l’univers quotidien comme matière première, en optant pour des attitudes alternatives comme le détournement pour mieux le pervertir.
Ils sont ici les plus représentés avec une quinzaine d’œuvres, dont certaines constituent de véritables environnements complexes et foisonnants.

C’est le cas de Bad Translations Are Cheaper (2008). Cinq tables comprenant toutes une chaise, un pied et un réveil différents sont dotées chacune d’une boîte de puzzle sans image, les pièces éparpillées ne permettent pas de s’en faire une idée. Des plaquettes de bois sérigraphiées comportant un texte sont déclinées en cinq versions correspondant à la traduction de ce dernier dans les cinq langues les plus parlées de Belgique (français, néerlandais, allemand, arabe et italien), pays d’origine des artistes, par un logiciel gratuit aux résultats très approximatifs.
Cette installation fait référence à Integratie (2007), une performance antérieure réalisée dans le cadre d’un 1% culturel pour un centre d’art belge. L’image des puzzles et le texte renvoient à cette performance, souvenir personnel des artistes que le public est ici invité à s’approprier activement en assemblant le puzzle. Les mauvaises traductions pourraient rendre compte des singularités avec lesquelles chaque individu se crée sa propre version d’une histoire, mais c’est finalement le côté ludique et participatif que l’on retient le plus.

Lors du vernissage, cinq personnes âgées d’une maison de retraite du quartier sont venues commencer les puzzles. Au premier abord l’effet fut saisissant, la mondanité de l’évènement les faisant quelque peu passer pour des «bêtes de foire». Puis très vite les spectateurs sont venus aider à l’assemblage et discuter avec ces personnes tout à fait conscientes de la situation et présentes de leur plein gré. Cet intégration de la population de proximité ancre l’œuvre dans le présent. Cette réactivation particulière s’inscrit dans une logique de prise en compte des données territoriales et humaines existantes, au-delà d’un in situ qui ne serait pensé qu’en fonction du seul espace d’exposition.

Cette volonté d’inscrire sa pratique dans la vie quotidienne se retrouve exemplifiée chez l’Américain Michael Rakowitz, dont est présentée la vidéo Return (2004-). L’artiste d’origine judéo-irakienne ouvre en 2006 une boutique d’import-export entre les États-Unis et l’Irak, dans le quartier arabe de Brooklyn. La vidéo raconte le projet d’importer des dattes, produit typique irakien, à travers toutes les difficultés rencontrées dues à la situation tendue entre les deux pays, bien que la guerre soit sensée être terminée, dans un climat de suspicion générale et de peur paranoïaque du terrorisme.
La livraison prenant de plus en plus de retard, la boutique rend compte quotidiennement des aléas du parcours à travers de nombreux documents et devient vite un espace communautaire de rencontre entre clients si désireux du fameux produits, dont beaucoup ont des origines irakiennes. Dans le même temps, une véritable amitié se crée entre le producteur irakien et l’artiste, aux gré de leurs échanges quotidiens.

Au travers d’œuvres parfois très denses, cette manifestation tente de créer des ponts entre des artistes qui partageraient une forme de résistance participative, directe ou indirecte. Les commissaires sont d’ailleurs personnellement intervenus dans ce sens en plaçant au sein de l’exposition trois Ipad connectés à Youtube, avec une liste de liens enregistrés que le spectateur peut librement consulter et compléter, créant ainsi des ouvertures et des connexions possibles presque sans limites vers le monde extérieur.

L’opposition binaire du titre de l’affiche de Bernard Bazile qui réunit les mots «OK» et «No» se retrouve dans la formule de l’exposition avec «Yes» et «Don’t», et plus largement dans l’idée générale d’une négation positive parce que constructive.
Le premier titre imaginé pour l’exposition était «Les Infiltrateurs», dénotant chez les artistes une attitude commune visant à pervertir le système de l’intérieur. Cela convoque assez justement, bien que de manière moins radicale, l’héritage situationniste. Mais à leur différence, les aspects ludiques et ironiques, voire absurdes, apparaissent au moins à l’égal du politique. Une certaine désillusion face à l’utopie d’un art révolutionnaire est passée par là, mais si les artistes ont compris qu’ils ne changeraient pas le monde, cela ne les empêche pas de s’évertuer à tenter d’améliorer le quotidien.

Œuvres
Bernard Bazile, It’s O.K. To Say No, 1989-1990. Affiche, moquette, bois medium, sérigraphie.
Jeremy Deller & Alan Kane, Folk Archive, Room 4,1998-2005. Installation, peinture, tissu, vidéo.
Simone Denicolai & Ivo Provoost, Bad Translations Are Cheaper, 2008. Installation, chaises, tables, réveils, sérigraphie sur bois, puzzle.
Michael Rakowitz, Return, 2004-. Projection vidéo, DVD, 19’48 ».