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Yellow Press

PMarguerite Pilven
@12 Jan 2008

Newton développe ici son univers fantasmatique à partir de la presse à sensations. Conjuguant ses codes à ceux de la mode et du feuilleton policier, il pointe avec amusement ce qui pourrait le rapprocher le travail du paparazzi de celui du photographe de mode : créer du fantasme, fabriquer des images qui font vendre.

Né en 1920 à Berlin, Helmut Newton a commencé à travailler en tant que photographe de mode, publiant ses travaux chez Vogue, Elle ou Stern. L’exposition qui lui est actuellement consacrée à la galerie Daniel Templon nous rappelle combien il s’est depuis éloigné des contraintes du genre, pour en brouiller les codes et y projeter sans pudeur ses fantasmes, explorant avec une totale liberté son potentiel d’expression.
Le titre de l’exposition, « Yellow Press », souligne d’emblée la matière première à partir de laquelle Newton a cette fois-ci développé son univers fantasmatique : la presse à sensations. L’artiste en collectionne en effet depuis des années les clichés, conjuguant ses codes à ceux de la mode et du feuilleton policier.

Une vidéo en noir et blanc montre une femme, sorte de Fantomas en cagoule, entrant précipitamment dans une chambre souterraine et retirant loin des regards la combinaison qui la dissimule. Elle tire la fermeture éclair de sa cagoule cousue à hauteur des lèvres, puis celles de ses chaussures et de sa combinaison. La caméra suit ses mouvements, jouant sur la forte charge érotique du zip des fermetures. Une fois débarrassée de sa perruque et de ses faux cils, elle s’étend sur son lit et le téléphone sonne : « Mama, che gio sentirte ! » (Maman, quel plaisir de t’entendre) s’écrit-elle dans le combiné. On découvre enfin qu’il s’agit d’un spot publicitaire pour la marque de chaussures Lampo Lamfranchi.

À l’image de ce court-métrage, les photographies de mode flirtent constamment avec la série noire. La série intitulée « True or False Murder Scene » montre ainsi un somptueux corps féminin qui, victime de sévices, est étendu inerte sur une moquette à motifs rouges.
Privilégiant la prise de vue en plongée, Newton photographie trois fois le corps sous différents angles, mimant la démarche scientifique du document policier et usant de ce prétexte pour s’en délecter. Avec malice, il s’amuse de ces décalages qui enrichissent la trame narrative des photographies et permettent l’irruption de l’ob-scène, c’est-à-dire proprement de ce qui est derrière la scène.

Une autre série met en scène une femme aux yeux recouverts de sparadraps et aux seins nettement visibles sous le transparent soutien gorge noir. Sur le deuxième cliché, elle écarte les bonnets de son sous-vêtement, découvrant ses seins, et sur le troisième, enfonce le doigt dans un de ses tétons tout en continuant à fixer l’objectif avec ses yeux aveugles. Jouant sur le dualisme du manifeste et du caché ainsi que sur l’analogie formelle œil/sein, ne peut-on y voir une métaphore du voyeurisme, pratique qui a manifestement sa place dans le propos de l’artiste ?

De grands tirages, reproduisant des pseudo-unes de journaux poursuivent ce jeu de simulacres. Sequestrata ! titre un canard italien, avec pour photo une femme nue, allongée face contre terre et attachée par le poignet au pied d’un radiateur.
What’s New Murder titre pour sa part la une du New Republic que vient illustrer la photo d’un cadavre masculin étendu dans un intérieur bourgeois dont le cadrage retient aussi de sensuelles jambes croisées, chaussées de talons aiguilles, signalant de manière elliptique et de ce fait excitante une présence féminine à l’endroit du meurtre. Newton reprend dans cette composition le dispositif stratégique de l’image à sensations qui cherche à émoustiller l’imagination du lecteur par la mise en scène d’indices.

Newton construit en réalité des images complexes en combinant des esthétiques à finalité très différente.
L’univers de la mode reste omniprésent dans ce travail. Les actrices de ces petits récits photographiques sont de superbes mannequins et l’élégance des tirages en noir et blanc à l’atmosphère lumineuse très soignée séduisent le regard. Mais une intrigue les place toujours dans un contexte qui dramatise leur corps et rend manifeste l’érotisme latent de leurs accessoires. Téléphones, pistolets ou chaussures à talons véhiculent une signification au-delà de leur seule présence.
En s’appropriant des stéréotypes qu’il détourne, Newton pointe avec amusement ce qui pourrait rapprocher le travail du paparazzi de celui du photographe de mode : créer du fantasme, fabriquer des images qui font vendre.  

Helmut Newton
Entrée :
Murder in Sceaux, France, 1996. 6 photos noir et blanc. 61 x 50 cm.
A Day at the Monte Carlo Beach, 1987. 9 photos noir et blanc. 33 x 30,5 cm.

Petite salle :
True or False, a Murder Scene, 2003. 3 photos couleur. 25 x 38 cm.
Paris Match, Dijon, 1993. 3 photos noir et blanc. 50 x 60 cm.
The Woman on Level 4-VI, Monte-Carlo, 2000. 3 photos noir et blanc. 30,5 x 40,5 cm.
The Woman on Level 4-I, Monte-Carlo, 2000. 3 photos noir et blanc. 40,5 x 30,5 cm.
The Woman on Level 4-II, Monte-Carlo, 2000. 2 photos noir et blanc. 40,5 x 30,5 cm.
The Woman on Level 4-V, Monte Carlo, 2000. 2 photos noir et blanc. 30,5 x 40,5 cm.
The Woman on Level 4-III, Monte-Carlo, 2000. 3 photos noir et blanc. 40,5 x 30,5 cm.

Grande salle :
Big Zipper I, Milano, 1988-2002. Impression digitale sur papier. Série de 4 photos. (3 x) 78 x 100 cm et 106,5 x 130 cm.
Vienna, 1992-2002. Impression digitale sur papier. Série de 5 photos. 198 x 133,5 cm.
Yellow Press : Untitled, Paris, 1976-2002. Impression digitale sur papier. 180 x 130 cm.
Yellow Press : Kvinder Skal Tie, 1977-2002. Impression digitale sur papier. 180 x 130 cm.
Yellow Press : From Le Monde, 1998-2002. Impression digitale sur papier. 180 x 130 cm.
Yellow Press : Sequestrata, 1992-2002. Impression digitale sur papier. 180 x 130 cm.
My Vacation on the Keys, Florida,1973-2002 Impression digitale sur papier. Série de 5 photos. 180 x 130 cm.
Yellow Press : What’s New in Murder, 1980-2002. Impression digitale sur papier. 180 x 130 cm.

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