ART | CRITIQUE

Yayoi Kusama

PMarguerite Pilven
@15 Fév 2005

Basés sur l’accumulation de formes proliférant dans l’espace, les travaux de Yayoi Kusama s’enracinent dans une perception de l’espace influencée par des crises hallucinatoires : impressions effrayantes d’étouffer ou de se désagréger en particules que tentent d’exorciser des installations à la fois séduisantes et repoussantes.

Trois installations de Yayoi Kusama investissent actuellement l’espace de la galerie Templon. A l’entrée, une huile sur toile invite le visiteur à revenir sur un vocabulaire plastique récurrent dans son travail : les filets (Infinity Nets) et les pois (Polka Dots), sorte de matrices d’abord explorées au pinceau pendant les années 1950 puis sur des formats de plus en plus grands au cours des années 1960, pour ensuite prendre corps sous la forme de sculptures en tissu bourrées de coton et cousues, puis d’installations absorbant le spectateur en un rapport fusionnel avec son univers plastique. La particularité de ce travail réside essentiellement dans ce déploiement obsessionnel de systèmes graphiques dont la genèse est intimement liée à l’enfance de l’artiste, les premiers dessins datant de ses dix ans, lorsqu’elle fut pour la première fois victime d’hallucinations psychiques qui devaient la harceler sa vie durant.

Basés sur des effets optiques de répétition, sérialité et accumulation de formes proliférant dans l’espace, les travaux de Yayoi Kusama prennent racine dans une perception idiosyncrasique de l’espace qui, lors des crises hallucinatoires, se remplit de formes répétitives, le divisant et menaçant le sujet de dissolution. Impressions effrayantes d’étouffer ou de se désagréger en particules ont été plusieurs fois décrites par l’artiste qui, aujourd’hui âgée de 76 ans, n’a eu de cesse que de les exorciser sous la forme d’installations à la fois séduisantes et repoussantes.

Cette ambivalence caractérise toutes les pièces visibles ici, qu’il s’agisse de Heaven and Earth, ensemble de boîtes verticales d’où prolifèrent des formes phalliques en tissu blanc évoquant à la fois les tentacules d’un monstre marin ou une espèce végétale inconnue, ou encore de Gold Shoes, cinquante chaussures à talon dorées traversées de protubérances organiques, sorte de champignons évoquant également des pénis — parasites se nourrissant de la forte charge érotique de ces accessoires féminins.

Narcissus Garden, ensemble de sphères argentées réfléchissantes ramassent en boule l’espace où nous sommes et où se meut notre reflet lilliputien à mesure que nous avançons à leur rencontre pour mieux nous perdre dans leur chatoiement et leur pouvoir hypnotique.

Une fois encore, cette exposition célèbre un travail qui a déjà fait l’objet de nombreuses expositions en France, notamment à la Maison du Japon, en 2001, dont l’artiste bouleversa totalement l’espace avec une suite d’installations agencées en un labyrinthe gigantesque à l’intérieur duquel le visiteur s’engouffrait, perdant progressivement toute notion objective de son environnement, ainsi qu’à la dernière Biennale de Lyon qui incluait deux chambres recouvertes de pois que des miroirs disposés au mur et au plafond dupliquaient à l’infini, provoquant un ensemble de sensations psychédéliques et vertigineuses.

Yayoi Kusama
Desire of Death, 1975. Technique mixte. 28 x 28 x 35 cm.
Nets 11, 1998. Acrylique sur toile. 60,5 x 73 cm.
Gold Shoes, 2000. Installation de 56 chaussures individuelles. Dimensions variables.
Heaven and Earth, 1991. Installation de 40 boîtes avec éléments en tissus. Dimensions variables.
Flower Blooming in Azumino,1999. Technique mixte. 43 x 43 x 20 cm.
Narcissus Garden, 2004. Installation de 200 boules en acier. Dimensions variables.