PHOTO | CRITIQUE

World Park

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@19 Avr 2010

A la galerie Alain Gutharc, Guillaume Janot brouille les frontières entre le vrai et le faux. Un accrochage malicieux de photographies qui en disent toujours plus long qu’il n’y paraît. Et une leçon de choses pour l’amateur d’art, qui est prié d’y regarder à deux fois.

On pénètre dans l’espace blanc de la galerie Alain Gutharc avec une certaine réserve pour cette troisième exposition personnelle de Guillaume Janot, «World Park». Les photographies accrochées aux murs sont nettes, colorées, bien encadrées. Elles nous montrent d’étranges architectures et des plans rapprochés de fleurs. Notre regard étonné parcourt le reste de l’accrochage: un couple de girafes, une pierre brisée, un baobab, etc. Des images lisses et belles, qui ressemblent à des images de magazine. Sommes-nous bien dans une exposition d’art contemporain?

Première certitude, Guillaume Janot, cet artiste photographe parisien d’une quarantaine d’années, a fait de la nature son thème de prédilection. Dans des clichés d’un grand esthétisme, les couleurs des fleurs et des plantes se détachent avec force et réjouissent l’espace d’exposition. Des arbres occupent souvent le premier plan de ses compositions, notamment celles qui montrent des bâtiments.
Sur l’une d’elles, l’image d’un petit château blanc est même résiduelle, mordue par la gauche et la droite par deux grands arbres vigoureux qui semblent, de ce fait, en être le vrai sujet.

Cette valeur esthétique, décorative même, des fleurs, est annoncée avec force par le recours à une photo murale de jardin fleuri qui occupe tout un mur. On est immergé par le grand format dans un Eden aux forts contrastes, qui semble presque trop beau pour être vrai. La forme de la photo murale, seul élément “in situ” de l’exposition, permet de jouer avec espièglerie le jeu du papier peint, soit un motif décoratif qui n’importe pas en lui-même, mais qui peut devenir support d’un autre élément.
Ici, Guillaume Janot se contente d’habiller un mur vide; mais à la fondation d’entreprise Ricard, en 2009, il avait poussé la logique jusqu’au bout en accrochant certaines de ses photographies sur le mur décoré. L’effet de trop-plein créé était certain de remettre en question l’apparence tranquillement esthétisante de ses œuvres.

En regardant les photographies de plus près, on se rend compte que les architectures figurées ressemblent à des lieux connus (Manhattan, un château en Bavière), mais sous forme d’étranges maquettes. Le titre «World Park» indique qu’il s’agit en fait de copies présentées dans ce parc de Pékin où elles sont censées donner aux visiteurs un aperçu des richesses touristiques du monde.
De même, les fleurs, regardées de près, révèlent à l’observateur leur honteux secret: elles sont en tissu. Le baobab est en béton, le petit bâtiment qui ressemble à un garage est en fait le logis de roms. Même le joli parc est une reconstitution chinoise, «un faux», d’une nature idyllique.

Guillaume Janot s’est concentré sur des faussetés, des copies d’originaux, hors contexte, pour la richesse qu’elles représentent. Elles sont les fruits d’un amour pour l’original, mais en même temps une trahison de celui-ci. Des artefacts qui sont comparables dans leur démarche à des productions d’art.
Guillaume Janot interroge le pouvoir de la photographie qui, en faisant de copies l’objet d’une représentation artistique, leur confère le statut de modèle, donc de nature (on dit bien «peindre d’après nature»).
La photographie les sublime pour en faire de vrais, d’authentiques témoins, presque des éléments d’ethnographie.
Tout en attachant une extrême importance à la beauté de ses images, Guillaume Janot la détourne, et critique à travers elle les séductions trompeuses des images d’aujourd’hui, qui emportent notre accord esthétique et intellectuel avant même qu’on n’ait pris le temps de vraiment les regarder.

Liste des oeuvres :
— Guillaume Janot, Ecostream, World Park Pékin, hiver 2007, 2009. Photo couleur. 83 x 56 cm
— Guillaume Janot, Ecostream, Chaoyang Park, Beijing, 2009. Photo couleur. Dimensions variables
— Guillaume Janot, Ecostream, Zoo de Vincennes, hiver 2008, 2009. Photo couleur. 83 x 56 cm
— Guillaume Janot, Concrete #2, 2009. Photo couleur. 130 x 101 cm
— Guillaume Janot, Sans titre, Pékin, hiver 2007, 2009. Photo couleur. 56 x 83 cm
— Guillaume Janot, Sans titre, Château-Gontier, été 2009, 2009. Photo couleur. 56 x 83 cm
— Guillaume Janot, Sans titre, Pékin, printemps 2007, 2009. Photo couleur. 83 x 56 cm
— Guillaume Janot, Sans titre #4, 2009. Photo couleur. 56 x 83 cm
— Guillaume Janot, Sans titre #5, 2009. Photo couleur. 56 x 83 cm