ART | CRITIQUE

Winter Special Crazy Fun

PNatalia Grigorieva
@12 Jan 2008

Oscillant entre fascination et répulsion, Katherine Bernhardt joue habilement sur l’ambiguïté. La ville de New York et ses people déjantés lui procurent la matière première pour ses œuvres à la bipolarité déroutante.

Il y a ici une part de rêve et d’adoration mais aussi d’effroi et de dégoût. S’extasiant devant les célébrités de tout poil, Katherine Bernhardt met simultanément l’accent sur leur failles et les aspects sombres du show-business. Dans ses œuvres récentes, elle s’intéresse aux personnalités qu’il nous est donné d’admirer sur les pages glacées des magazines people afin d’attiser le désir collectif de célébrité et de paillettes. Une énergie, une ébullition artistique typiquement new-yorkaises imprègnent l’œuvre de la jeune artiste de manière incontestable. Les sujets et les ambiances revêtent des allures de vestiges des années 80, tout fleure la nostalgie de l’âge d’or de l’underground new yorkais.

Parallèlement, Katherine Bernhardt manifeste une volonté de s’affranchir du passé et de désigner de nouvelles icônes – comme les mannequins Omahyra Mota ou Jaunel Mackenzie – qui auront la responsabilité de refléter les années 2000. L’artiste s’alimente littéralement des émotions au sein de l’univers mi-hip-hop, mi-sex, drugs and rock’n’roll. Des figures universellement réputées pour leurs frasques ou leur look comme Paris Hilton, Kate Moss ou John Galiano sont revisitées par les peintures; la fête bat son plein comme en attestent Jaunel Mackenzie and Friends ou Dance party. Where is di Dance? Quant au style vestimentaire des protagonistes, il est tout simplement le fruit d’une remarquable imagination. Katherine Bernhardt attache une grande importance aux matières, motifs, couleurs et imprimés, s’évertue à les détailler à la manière d’un véritable couturier, pare ses personnages comme pour un tour sur le podium.

Mais il se dégage du monde merveilleux de l’amusement perpétuel un parfum désagréable qui attire l’attention sur le revers de la médaille. On ne peut s’empêcher de voir, derrière la façade glamour, des fashion victimes aveuglées par les produits de luxe et des anti-héros glorifiées, régulièrement victimes de troubles alimentaires en tout genre ou d’une dépendance aux produits illicites. Les vigoureux coups de pinceau de Katherine Bernhardt feraient presque régner une atmosphère inquiétante et les visages sur fond noir deviendraient presque effrayants.

Cependant, le positionnement exact de l’artiste n’est pas clair. Adidas, Adidas, Adidas Man, Etro, mais également Sarah Jessica Parker, héroïne de Sex and the City, feuilleton à la gloire de la hype attitude, du café Star Bucks et des chaussures Jimmy Choo: les marques sont omniprésentes et il est difficile de déterminer si elles sont apparues à l’artiste sous la forme d’une obsessions pathologique ou de nouveaux objets de culte. Car aujourd’hui, on n’achète plus un pull ou une robe. On achète Chanel ou Zara, Etro ou Adidas. La marque est un baromètre de la réussite, directement lié à l’estime de soi. Elle est un code permettant de situer l’individu sur l’échelle sociale, de reconnaître ses semblables, ceux qui font partie de la même catégorie socioculturelle. On porte la marque un peu comme on s’applique un sceau pour revendiquer ses croyances, sa soumission totale à une divinité. Par le biais des logos, Katherine Bernhardt essayerait-elle de manifester son appartenance qui dans ce cas se situerait du côté de la jet-set se voulant décalée voire carrément underground, ou cherche-t-elle à mettre l’accent sur les dérives de la consommation?

Eloignées de la problématique de la consommation et de l’univers show off, des travaux plus anciens proposent une vision sauvage qui transpire la sexualité: The Orchid Thief ou Woman of the Forest glorifient la femme telle qu’elle a été fantasmée avant l’avènement du féminisme: court vêtue, arborant un improbable brushing agressif et outrageusement maquillée. Il y a là une beauté animale exacerbée par la présence de curieuses fleurs-pénis papillonnant autour de ces sauvageonnes émergeant de la jungle.

S’adaptant à des formats variables, la peinture de Katherine Bernhardt paraît aussi farouche, aussi imprévisible et incontrôlable, que la personnalité des sujets représentés. Emprunt d’un certain primitivisme, le style nerveux n’est pas sans rappeler Picasso, Basquiat ou Baselitz. Katherine Bernhardt peint rageusement, rapidement. Parfois un peu trop. En effet, l’artiste semble avoir été un peu vite en besogne lors de la réalisation de toiles comme Etro ou Ghurron looking at a White Girl et la composition de certains tableaux est discutable. Quoi qu’il en soit, sur le support lacéré à coups de peinture acrylique, apparaissent des visions d’une naïveté plutôt charmante et des scènes presque éphémères qui séduisent massivement les amateurs d’art.

English translation : Rose-Marie Barrientos
Traducciòn española : Maite Diaz Gonzàlez

Katherine Bernhardt
John Galliano, 2005. Acrylique sur toile. 50 x 40 cm.
Women of the Forest, 2005. Acrylique sur toile. 122 x 151 cm.
Paris Hilton, n.d. Acrylique sur toile. 122 x 152 cm.
Night Time in the Jungle (Turtle), 2004. Acrylique sur toile. 152 x 122 cm.
The Orchid Thief, 2004. Acrylique sur toile. 122 x 91 cm.
Peasant, 2005. Acrylique sur toile. 30 x 23 cm.
Alpine Dinner, 2005. Acrylique sur toile. 60 x 80 cm.

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