ART | CRITIQUE

Vu de la porte du fond

PMuriel Denet
@13 Juin 2012

Le titre «Vu de la porte du fond» de l’exposition de Rosa Barba sonne comme une invitation à glisser un œil en direction des coulisses, et à regarder, par la porte du fond, décors et machineries entreposés, mais non endormis. Un regard sur l’envers de la machinerie fictionnelle. Un envers de la machine à rêves hollywoodienne.

Normalement confinés à l’obscurité des cabines, des projecteurs 16 mm deviennent les personnages de fictions ouvertes par des titres tout hollywoodiens, aussi emphatiques qu’énigmatiques, et égrenées sur le parcours escarpé qui descend du hall à l’auditorium du Jeu de Paume.

Chaque projecteur, ou couple de projecteurs, est reconfiguré, par la boucle et l’assemblage, en sculpture animée. Au préalable, le dispositif a été minutieusement disséqué: ruban celluloïd, mouvement (non pas celui illusoire des images animées, mais bien, celui, mécanique et régulier, de la rotation des bobines), lumière, images ou absence d’images, sons et mots, dont ceux des sous-titrages, et machinerie, désormais désuète, d’arc électrique, de moteur, de courroies et de poulies.

Boundaries of Consomption met en scène, juché sur le muret de la mezzanine, un projecteur qui fait valser deux boules d’acier sur la piste circulaire d’une boîte de film, chavirée par le passage de la bande celluloïd, dont le circuit s’est étendu et tourne en boucle, colorant par intermittence le faisceau lumineux qui projette l’ombre portée des boules dansantes sur l’écran blanc du mur.

Double-Whistler fait s’enlacer deux projecteurs tête-bêche par la pellicule celluloïd même, qui projette sur les deux murs en angle du foyer des fragments de dialogues — «to think», «has never been», «first because», «something together possible», etc. — qui évoque une tentative de réflexion sur la possibilité de penser à deux.

Collage quasi surréaliste, Hidden Conference, le seul film avec images sur pellicule, est constitué de plans fixes de statuaire antique remisée dans une quelconque réserve muséale, qui semble s’animer, à l’instar des projecteurs, d’une vie insufflée par une bande son, collage de citations cinématographiques — dialogues en italien, brouhaha de foule, rumeur urbaine —, qui n’éclaire en rien la situation.

Le renversement du dispositif se fait encore plus radical avec Stating the Real Sublime qui braque le faisceau d’un projecteur en lévitation et en action sur les fauteuils rouges de la salle de cinéma, invitant ainsi à repenser la proposition: Vu de la porte du fond est aussi un regard sur l’envers de la machinerie fictionnelle. Le cinéma de Rosa Barba n’est pas celui de l’illusion, chair boursouflée de la machine à rêves hollywoodienne, mais bien celui d’une mécanique absurde, réduite à l’os, dans son bégaiement infini.

Les mots sont eux-mêmes décortiqués, réduits à l’état d’un alphabet rudimentaire dans Alloted and Confined qui ouvre l’exposition, et qui évoque l’amorce tressautante d’un film qui n’ira pas plus loin, ou rebattus de façon aléatoire en une Extension enregistrée des choses infinies: voyelles et consonnes accolées, aux typographies multiples, saturent un écran gravé de silicone translucide. Sous les feux d’un projecteur de studio, le relief à la blancheur laiteuse de lettres à peine perceptibles évoque un braille pour voyant.

Façon de dire, à l’instar de Laurent Grasso, qui l’énonce blanc sur noir au premier étage du Jeu de Paume, que «la visibilité est un piège», ou du moins que ni réel ni fiction ne s’y réduisent. Dans le cliquetis mécanique des bobines, l’illusion censée emporter le spectateur ailleurs se trouve reterritorialisée sur le corps fonctionnel qui la matérialise: une réflexion stimulante sur le brouillage des limites entre réel et fiction, actuel et virtuel, qui illumine comme rarement l’espace ingrat dévolu aux expositions Satellite.

Œuvres
— Rosa Barba, I made a circuit, 2012. Feutrine découpée.
— Rosa Barba, Boundaries of Consumption, 2012. Sculpture, film 16 mm, 2 boules en métal, boîtes de films.
— Rosa Barba, White Museum, 2011. Installation avec film 70 mm.
— Rosa Barba, Travail préparatoire. Prise de vue, 2012. Installation.
— Rosa Barba, Outwardly from Earth’s Center, 2007. Film 16 mm transféré en video. 22 min