ÉDITOS

Vrai contrôle et faux soutien

PAndré Rouillé

Cela pourrait être banal et anodin, mais ce presque rien prend, par les temps qui courent, valeur d’événement. De quoi s’agit-il? Un texte a été écrit par un artiste, Benoît Lambert, sous la forme d’une lettre à son directeur pour servir d’éditorial au programme de la saison du théâtre du Granit (Belfort), où il est metteur en scène associé (31 mai). Puis la ministre de la Culture, Christine Albanel, jugeant le texte «particulièrement déplacé», a très officiellement adressé une lettre de réprobation au directeur de ce «théâtre investi d’une mission de service public et financé par l’État et les autres collectivités» (29 août). Enfin, Anne Hidalgo, Première adjointe au Maire de Paris, et secrétaire nationale à la Culture et aux Médias du Parti socialiste, a cru pouvoir publier un communiqué pour condamner la démarche de la ministre. Entre ces trois textes quelque chose transparaît de la situation de la culture, voire de la France, d’aujourd’hui

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Dans sa lettre au directeur du Granit, Benoît Lambert interroge, à la première personne, avec nuances, retenue et sensibilité, les raisons de son incapacité à écrire. Le «problème», le fait d’être ainsi «totalement bloqué», est imputé à cet «événement» majeur, redouté depuis cinq ans, mais qui vient de se passer quelques semaines plus tôt: l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République.
Il y a évidemment là de quoi irriter la ministre, sans que rien ne justifie l’arrogance et l’inopportunité politiques de sa réaction. La ministre juge («ce texte me paraît particulièrement déplacé») et décrète sans l’ombre d’un doute que «le rôle de l’éditorial est d’expliquer des choix artistiques», nullement d’évoquer la situation politique du pays. A partir du sacro-saint «respect du public», elle en appelle à une très problématique obligation de réserve: un théâtre investi d’une mission de service public «devant à son public le respect des choix et des opinions démocratiquement exprimés».
Mais ce n’est pas tout, oubliant son propre devoir de réserve, Christine Albanel se laisse aller à accuser le directeur du Granit de «sectarisme» et à lui reprocher de «fouler au [sic] pied [resic] cette exigence» qui, selon elle, consisterait, pour l’équipe d’une scène nationale, à n’évoquer que positivement la victoire électorale du Président de la République.
Enfin, le très lapidaire «cela me choque profondément», qui ponctue le tout, résonne comme une véritable menace…

Il faut avouer que cette stupéfiante missive, que n’auraient pas reniée les commissaires politiques de la Stasi récemment décrits dans le film La Vie des autres, laisse pantois. Sa maladresse politique, qui dessert évidemment sa cause, et qui vient exemplairement justifier les craintes de Benoît Lambert, est l’expression magistrale de la pensée unidimensionnelle d’un pouvoir arrogant, aux antipodes de la richesse de pensée, des doutes et des subtilités réflexives et sensibles de l’artiste.

L’éditorial de Benoît Lambert, que déplore si âprement la ministre de la Culture, est en effet un bel exemple de cette façon incomparable de penser et de se comporter dans la culture. Le texte part de l’aveu, inconcevable pour un politique, d’un «blocage», et se déploie avec la force et la sérénité puisées dans une faiblesse assumée. Loin de tout «sectarisme», Benoît Lambert dit, dans un mélange complexe et nuancé d’humour et de sensibilité, ses craintes passées de créateur face à la perspective d’une élection redoutée, son respect du scrutin démocratique, et même son soulagement après la victoire.
Face à ce discours nourri par cette pensée polyphonique que la culture française a portée très haut, le discours monolithique du pouvoir trahit sa brutale mécompréhension de la réalité.

Aveuglée par l’ampleur de la victoire, la ministre ne parvient pas à voir que son camp n’est pas toute la France, que l’on peut être en désaccord avec les options présidentielles, et le dire, tout en respectant la démocratie, tout en étant un grand artiste : tout en servant la France, sa culture, et son rayonnement (qui en ont bien besoin !)

Il fallait en effet comprendre que les positions de Benoît Lambert importent moins que sa pensée complexe, suffisamment ouverte aux multiplicités pour entrecroiser un événement politique majeur avec la singularité de son expérience professionnelle et de ses sentiments personnels — voire pour esquisser une réflexion plus philosophique sur le concept même d’événement… Sans oublier de pimenter son propos d’un brin d’humour et d’optimisme, et tout simplement de vie. Son propos a l’épaisseur, la modestie et la féconde fragilité d’être pleinement ancré dans le faire du créateur, et dans la vie de l’homme.

Le discours de réprobation de la ministre Christine Albanel a suscité un autre discours, semblable et exactement symétrique, de pouvoir: celui du communiqué de soutien au Théâtre du Granit publié par Anne Hidalgo, Secrétaire nationale à la Culture et aux Médias du Parti socialiste.
Bien que les propos soient opposés, ils sont soutenus par une même structure discursive productrice d’un dire idéologique qui recouvre la réalité.

Anne Hidalgo a évidemment raison de réagir, mais sans doute moins de monter sur ses grands chevaux, et de se présenter avec le Parti socialiste comme l’alternative du bien contre le mal, dépositaire de «la tradition d’indépendance artistique et de liberté d’opinion» effrontément bafouée par «le nouveau pouvoir».
Après une triple défaite à l’élection présidentielle, au moment où le parti prend l’eau de toutes parts, alors que ses dirigeants les plus emblématiques quittent le navire, et que les artistes et la population ont fait l’expérience d’une politique culturelle socialiste plus que problématique (même à Paris avec Christophe Girard et Anne Hidalgo!), il faut faire preuve d’une sacrée cécité (ou d’un réel toupet) pour affirmer que «le Parti socialiste se rangera résolument aux côtés des créateurs et de toutes les femmes et les hommes épris de Culture dans notre pays pour défendre cette valeur très précieuse, la liberté de pensée et de critique», etc.

Ce discours usé jusqu’à la corde est pathétique par son incapacité à tenir compte de l’immense désaveu que lui ont infligé les dernières élections, et surtout par sa forme incantatoire qui manie inlassablement les mêmes promesses dont chacun sait qu’elles ne seront jamais tenues («Parti socialiste se rangera résolument…»). L’autre face de la Stasi n’était-elle de peindre inlassablement l’avenir en rose…

En réponse à des décennies de paroles en l’air, de promesses non tenues, de dissociation entre le dire et le faire, le «nouveau pouvoir» adosse et légitime son action en proclamant qu’une stricte similitude relie le dire du candidat et le faire du gouvernement — et en faisant accroire que l’action est en soi positive et neutre.

Peut-être que les opposants devraient-ils enfin comprendre que dire n’est pas faire. Car les citoyens n’ont que trop compris et expérimenté que les bonnes paroles ne sont que l’expression de faux soutiens…

André Rouillé.

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Alexandre Rodtchenko, L’Escalier, 1930. Photographie noir et blanc. Courtesy MEP, Paris. Copyright Maison de la Photographie de Moscou. Collection privée.