DANSE | CRITIQUE

Vestis

PCéline Piettre
@18 Avr 2008

Vestis tente une critique du monde des apparences. Dans un décor de coulisses ou d’atelier clandestin, une couturière, un chanteur et une ballerine se lancent dans un trio sonore en quête de liberté.

De sa formation classique, Raphaëlle Delaunay garde une gestuelle exigeante, un sens évident de la grâce et de la mesure. Son port de tête altier, ses mouvements souples et énergiques, sa puissance musculaire maîtrisée dans la douceur exercent sur nous une fascination caressante, presque hypnotique. Plus on y résiste, et plus elle nous fascine…

Ses premiers pas sur scène ont la rigueur des marches militaires. Du haut de ses pointes de ballerine, elle nargue l’assistance de son attitude hautaine, affiche une fierté manifeste que lui confère, à l’évidence, sa verticalité vertigineuse et sa posture de « regardée ».
Elle singe la parade du torero, la démonstration de force du taureau furieux qui gratte le sol pour prévenir de sa puissance. Elle défile — pied de nez à l’univers de la mode ? —, s’expose aux regards, semble jouir de cette exhibition.
Et pourtant, il subsiste en elle un vestige de fragilité, comme l’élégance maladroite du flamand rose, perché sur sa seule et unique patte.

Le style narratif de la danse nous amuse, tant elle rappelle l’activité saccadée du tricot, celui là même qu’exerce la couturière en marge de la scène. Son corps, droit comme un i, insuffle à ses jambes un balancement d’aiguilles. Ses bras fendent l’air comme des ciseaux en action. Toc, toc, toc font les pointes sur le plancher du théâtre ; toc, toc, toc répond la machine à coudre lancée dans sa rengaine laborieuse.

Le dialogue entre la danseuse et la couturière est entamé. Jusqu’à ce que cette dernière intervienne directement sur scène, affublant sa ballerine de costumes lourds, de tenues décalées et grotesques, de ces espèces d’excroissances vestimentaires fabriquées à partir des accessoires de la danse : coiffe ou bonnet d’âne ? Ou comment notre relation aux apparences est un obstacle à la construction de notre identité.

Entre temps, privée de ses pointes, Raphaëlle a du abandonner ses hauteurs rassurantes et affronter les affres de la terre ferme. Ses pieds semblent avoir des difficultés à rester à plat. Ça et là, des tentatives de demi-pointes nous prouvent sa nostalgie de l’altitude. Son corps, lui aussi, affronte l’horizontale. Il chute, s’endort par instant sur le sol, rampe, mais le port de tête résiste, les bras et les jambes continuent de répondre à une chorégraphie sévère, quelque peu rigide.

Et même si, plus loin, elle s’adonne à une sorte de danse rituelle, la transe est privée de sa portée extatique, de sa fureur. Ses mouvements, réduits dans leur ampleur par un accoutrement forcé — des prothèses à base de collants et de chaussons de danseuse —  miment un embarras emprunté. On souhaiterait voir une Raphaëlle Delaunay exprimer plus librement, plus intensément, les dérives d’un moi soumis au regard de l’autre et à une culture normative dont le vêtement est le symbole. On souhaiterait que sa danse soit à la hauteur du chant qui l’accompagne en live depuis le début et emplit la salle de son énergie primitive, de sa beauté sauvage.

« Vivre son propre corps veut dire également découvrir sa propre faiblesse, la tragique et impitoyable servitude de ses manques, de son usure et de sa précarité ». Alors, comme pour faire écho à l’incroyable justesse des mots de Gina Pane, on attend de découvrir une Raphaëlle Delaunay souffrante, vivante en somme…

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Horaires : 20h30, dimanche 15h, relâche le lundi

— Chorégraphie :  Raphaëlle Delaunay
— Interprétation : Raphaëlle Delaunay, Agathe Delabre, Beñat Achiary (chant)
— Electroacousticien : Pierre Boscheron
— Costumes : Agathe Delabre, Raphaëlle Delaunay
— Lumière : Jérôme Delporte