ART | CRITIQUE

Vallée verticale

PIsabelle Soubaigné
@12 Jan 2008

Pour sa deuxième exposition à la galerie Yvon Lambert, Sislej Xhafa présente un ensemble de nouvelles œuvres toutes aussi poétiques que violentes et énigmatiques. Sa Vallée verticale occupe l’espace de la grande verrière et cherche à mettre en évidence les rapports du spectateur à la nature, sa perception et ses comportements sociaux parfois destructeurs vis-à-vis d’elle.

Un fragment de pierre découpé en forme de cœur est posé là, en attente. Cette organe schématisé, morceau prélevé d’un quotidien qui nous est inconnu, révèle une surface usée et recouverte d’excréments d’oiseaux. Au premier abord on peut simplement y lire la plastique épidermique des aspérités et des valeurs multiples d’une sculpture somme toute minimaliste. Mais les creux et les bosses de cet objet symbolique renferment peut-être d’autres significations.

Ne sommes-nous pas en présence du champ lexical du déracinement? Arraché à la terre sur laquelle nous cheminons, ce prélèvement de nature domestiquée par l’homme n’est plus qu’un échantillon modelé selon sa volonté. Bitume ou dalle de pierre façonnée, cet élément nous renvoie à notre propre condition humaine.
Nous recouvrons et nous étouffons la végétation par nos actions mécaniques et industrielles. En falsifiant son identité c’est notre propre identité que nous falsifions. Par un effet de miroir, l’artiste nous confronte à la recherche de nos origines perdues sous la masse imposante de la culture. Il nous dévoile le cœur de la terre comme substance fondatrice. Pris au piège des reflets énigmatiques disséminés dans toute la salle, nous avançons vers le caisson de plexiglas qui protège la deuxième sculpture.

Mausolée: cette vitrine présente les restes pétrifiés d’une paire de jambes chaussée de rollers. Évocation lointaine de la guerre désastreuse qui s’est abattue sur le Kosovo, pays d’origine de Sislej Xhafa? Nouvelle image de la cristallisation violente de nos «attaches» amputées? Ces membres inanimés, ancrages tronqués, sont couchés sur le sol alors qu’ils devraient être debout pour supporter le poids de notre destinée. La verticalité annoncée dans le titre de l’exposition ne résonne plus que d’une seule voix.

L’installation, toute proche de cette «tombe» transparente, semble s’élancer vers la plafond de la galerie. Le mouvement ascendant nous redonne l’espoir d’un sursaut de vitalité. On s’approche et l’on constate alors que cet étrange totem grouille de fourmis. Après avoir esquissé un regard amusé, la violence du propos nous éclate au visage. La masse brune qui se déploie sous nos yeux n’est autre qu’un assemblage de cheveux qui se répandent et s’entremêlent les uns aux autres.
Ces «scalps» superposés exacerbent une dernière fois le mot «racine» et ses nombreuses acceptions. Ce tronc à l’écorce anthropomorphique devient le trophée d’un reconquête animale. Les fourmis envahissent la surface et les méandres de cette chevelure sans vie. La nature reprend ses droits et élit domicile sur un terrain que l’homme s’était jusqu’alors outrageusement approprié.

Sislej Xhafa
Komt, 2007. Sculpture en ciment. Jambes:50 cm chaque. Plexiglas : 90 x 90 x 100 cm. Œuvre unique.
Zemra, 2007. Sculpture en asphalte. 170 x 140 x 10 cm. Œuvre unique.
Mbreti Dhe Mbre Tëresha, 2007. Installation. Aluminium, bois, perruques Louis XIV et fourmis. Dimensions Variables. Œuvre unique.
Pshtyma Një Dhe Pshtyma Dy, 2007. Peinture sur toile. 60 x 60 cm.