DANSE | INTERVIEW

Urbanités 01

«Urbanités» est une manifestation dédiée aux cultures urbaines, qui aura lieu au Centquatre les 30 avril et 1er mai 2011. Rencontre avec ses co-organisateurs, Serge Malik et François Gautret, pour mieux cerner cet univers créatif, foisonnant et transdisciplinaire.

Elisa Fedeli. Pouvez-vous nous présenter le projet «Urbanités»?
Serge Malik. Le projet «Urbanités» est l’occasion de présenter pour la première fois au public toutes les disciplines des cultures urbaines et de donner un aperçu de leur influence sur la création contemporaine: danse, musique, arts plastiques, slam (littérature, poésie), vidéo, cinéma, design, mode.
A travers des prestations artistiques variées, «Urbanités» est une vitrine de la diversité de la création dans la région Ile-de-France, de sa vitalité et de l’immense variété des propositions artistiques qui cohabitent dans une concurrence positive porteuse de valeurs pour l’ensemble de la culture contemporaine.

François Gautret, vous êtes co organisateur du projet, mais aussi danseur et fondateur de l’association R’Style. Quel a été votre parcours personnel?
François Gautret. J’ai débuté le Break dance en 1989 à l’âge de 9 ans, à une époque où il n’y avait pas de cours, ni dans les lieux culturels, ni dans les centres d’animation jeunesse. Les seuls lieux où l’on pouvait pratiquer le Break dance, c’était la rue. J’ai donc commencé à danser avec des amis dans mon quartier du XIXè arrondissement. A partir de 1993, comme j’étais en âge de me déplacer seul, j’ai fréquenté la Maison de la Jeunesse de Saint-Denis où une salle était ouverte. Il y avait là Nabil et Gabin. A partir de 1995, j’ai donné des cours et je suis rentré dans la compagnie professionnelle «Quintessence» avec qui j’ai fait des tournées au niveau national. En 1999, accident du genou! Je monte l’association R’Style. Après un moment, je me remets à la danse mais en 2001, nouvel accident du genou! Je me remets en question: il faut que je trouve une solution car je ne peux pas vivre de la danse! Alors, je développe l’association R’Style.
Aujourd’hui, on travaille sur différents pôles. Le premier, c’est la formation avec la mise en place de cours de Dj’ing, de danse, de vidéo, d’écriture et de graff’. Le second, c’est l’événementiel avec des rencontres internationales tous les ans, des salons, etc. Le troisième, c’est la diffusion d’artistes au moyen de prestations. Enfin, le quatrième est la médiathèque des Cultures Urbaines.

Serge Malik. François est danseur mais aussi cinéphile, collectionneur, graphiste. Il est pluridisciplinaire, comme de nombreux artistes des cultures urbaines. C’est dingue, la créativité de ces mecs!

Et vous, Serge Malik, quel est votre parcours?
Si on fait abstraction de mes débuts comme musicien et acteur jusqu’au milieu des années 80, le point de départ de mon parcours est la création de SOS Racisme, association à laquelle je participe activement dès le mois de décembre 1984. Après cette méga aventure dans le milieu associatif, j’entreprends de publier des livres illustrés (monographies d’architectes, de designers et d’artistes divers). Je prends également l’habitude de créer les évènements qui pourront donner l’occasion de publier un livre. C’est ainsi que je commence au milieu de la décennie 1990 à produire des événements fondés sur la collaboration d’artistes plasticiens parmi lesquels des street-artistes (Pique Nique, La Rue Aux Artistes et plusieurs Nuits Blanches).

D’où vient le mot hip hop?
Serge Malik. Je vivais à New York de 1972 à 1977. C’était une période intense en terme de production artistique, surtout à Manhattan. Au départ, il y a la création de la Zulu Nation par Afrika Bambaataa en 1970. C’est sa charte qui introduit dans le monde la notion de Hip Hop. La Zulu Nation, c’est la socialisation par des canaux de paix. C’est le refus des gangs, de la drogue, de l’alcool et de la violence. C’est la fédération de groupes autour de la musique et de la danse. C’est la transformation réussie de l’énergie négative de la guérilla urbaine en une énergie positive et créative.

Vous préférez parler de «cultures urbaines» plutôt que de Hip Hop. Pourquoi? Quelles évolutions ce terme englobe-t-il?
François Gautret. L’association R’Style organise chaque année l’ «Urban Film Festival». Pour la première édition, nous avions fait un appel à participation pour des «courts-métrages Hip Hop». On s’est vite rendu compte que l’on recevait uniquement des films documentaires sur des graffeurs et des danseurs, en fait des choses assez puristes. Quand le nom a évolué en « cultures urbaines », on a commencé à recevoir des films d’artistes qui ne se revendiquent pas de la culture Hip Hop — comme les pochoiristes, les artistes en BMX, en Urban Street Ball, en Double Dutch — et aussi des films de fiction réalisés avec une réelle écriture scénaristique. C’est là que le terme «cultures urbaines» a pris tout son sens et a pu élargir le champ au-delà du Hip Hop. Tout cela est bien défini: certains danseurs ou graffeurs ne se reconnaissent pas du mouvement Hip Hop.

Serge Malik. Nous défendons le terme de «cultures urbaines» sans pour autant bannir le terme Hip Hop de nos vocabulaires. Le projet «Urbanités» sera une sorte d’audition publique de toutes les disciplines que l’on a identifiées comme «urbaines».

De cet univers, le grand public connaît surtout le rap et le break dance mais les cultures urbaines regroupent d’autres formes de création. Lesquelles?
François Gautret. En 1998, quand les américains — le chorégraphe de Mickaël Jackson, Popin’Taco, Skeeter Rabbit — sont venus faire des stages au Centre national de la Danse, tout le monde en France pensait que le Lock et le Pop faisaient partie du Hip Hop, alors que c’est du funk style… Contrairement aux américains, on a fait en France un amalgame de toutes ces disciplines.

Serge Malik. C’est une des raisons pour lesquelles on ne peut plus parler de Hip hop mais de cultures urbaines. Cela s’est transformé en traversant l’Atlantique.

François Gautret. Dans la culture Hip Hop, on intègre les formes de l’Urban Street Ball, du Double Dutch, du BMX. Au contraire, les «Battles», ces concours de performances, appartiennent typiquement aux cultures urbaines. Au début, il y avait seulement un «battle» par an: le «Battle of the year» en Allemagne. A présent, il y en a tous les week-ends, dans toutes les villes! Du coup, il faut trouver des concepts innovants, qui poussent à la créativité. On ne recherche plus les performances physiques. Aujourd’hui que nous sommes arrivés au record de 27 tours sur une main, que reste-il à faire? Nabil a inventé un concept très original, la «Battle Théma», qui consiste à exprimer au mieux une émotion.

Les cultures urbaines sont un phénomène mondial. Quels en sont les foyers de création majeurs? Les Etats-Unis sont-ils toujours en tête?
François Gautret. A l’origine, les Etats-Unis avaient une longueur d’avance de dix ans. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Les outils du web ont uniformisé les pratiques. En danse Hip Hop, les coréens et les français ont gagné plusieurs fois le championnat du monde. Pour les Dj’s, la France est bien présente avec les bretons DJ Netik et DJ C2C.

Serge Malik. Les cultures urbaines sont mondialisées depuis longtemps mais elles se caractérisent différemment selon les lieux. Toutes les disciplines ne sont pas pratiquées de la même manière, ni avec la même massification. Par exemple, sur Youtube ou Dailymotion, vous avez des films tournés avec des téléphones portables en quantité phénoménale! Avec les pratiques de masse, il faut des gens pour penser des lieux qui puissent montrer ces disciplines, afin qu’elles soient acceptées en tant que cultures.

Le projet «Urbanités» qui aura lieu au CentQuatre le 30 avril et le 1er mai 2011 est riche d’une programmation pluridisciplinaire en arts plastiques, en arts numériques, en mode, en slam et en danse. Comment avez-vous ciblé la programmation?
François Gautret. Aujourd’hui, ce sont souvent des chorégraphes contemporains qui mettent en scène des danseurs Hip Hop. Mais nous voulons montrer qu’il y a des chorégraphes Hip Hop et des danseurs Hip Hop qui ont eux aussi développé une écriture de spectacles. En danse, j’ai choisi des compagnies qui ont souvent été mises de côté dans les programmations plus classiques…. Certaines compagnies ont souvent été considérées comme trop puristes, et mises de côté à ce titre, alors qu’elles font preuve d’une réelle écriture chorégraphique. En mode, nous voulons montrer l’influence de la Street Fashion sur les plus grands créateurs de l’histoire, avec les différents styles vestimentaires des Lockers, West Cost, Gang Starr, Funk Style. En cinéma, nous diffuserons une sélection de films pour montrer que les cultures urbaines ne sont pas comprises de la même manière au niveau international. Il y aura par exemple des films sur le rap en Nouvelle-Guinée, d’autres sur le graff’ au Brésil, des univers qui ont chacun des codes bien à eux.

Quelle est votre démarche concernant la programmation en arts plastiques?
Serge Malik. Une dizaine d’espaces d’expression sont investis dans la Nef par une trentaine d’artistes plasticiens pour des créations in situ dans des techniques diverses: graffitis, pochoirs, céramiques ou objets détournés.

Bernard Fiou, vous êtes le responsable de la programmation arts numériques pour «Urbanités». Quelle est l’importance et le rôle qu’ont joué les nouvelles technologies dans les cultures urbaines?
Bernard Fiou. Avec les nouvelles technologies, on peut créer des formes innovantes, comme le Virtual graff’, le Light Painting, le graff’ en 3D, etc. Auparavant, on se débrouillait tout seul, avec de simples cartons. Malheureusement, c’est toujours ancré dans l’esprit des gens, du public comme des artistes. Mais aujourd’hui, on a d’autres moyens, comme la vidéo-projection et les palettes graphiques. On voudrait les montrer non seulement au public mais aussi à ceux qui n’ont pas encore franchi le pas alors que cette ressource est disponible. Les échos qu’ont eu les cultures urbaines dans le domaine industriel et économique sont importants. Il n’y a aucun mouvement artistique qui dégage autant de millions d’euros en terme de merchandising, de musique, de mode vestimentaire, de boissons énergisantes, de jeux vidéo. Cette culture, qui est partie de simples morceaux de cartons, brasse aujourd’hui beaucoup d’argent.

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L’interview «Urbanités» 02